© ©Bartosch Salmanski

S’il n’est pas chose aisée de présenter le parcours d’un ou d’une artiste en quelques pages, ça l’est encore moins en ce qui concerne Jean Alessandrini tant il a vécu mille aventures, créé des tas de projets et fait de nombreuses rencontres. Il dit lui-même : « je brouille les pistes car j’ai embrassé trois carrières ». Illustrateur, typographe et écrivain, chez Jean les métiers s’entrelacent au fil des projets, les mots deviennent images, les lettres prennent vie, les dessins s’invitent dans des mondes imaginaires et lorsqu’il nous raconte son parcours, son récit devient roman tant il est empreint de détails et d’anecdotes passionnantes.

De ses rencontres avec l’affichiste Raymond Gid, le graphiste Massin, le typographe Albert Hollenstein ou encore René Goscinny, de ses collaborations avec les maisons d’éditions Gallimard, Marabout, Hachette, Hatier ou les revues Lui, Salut les copains, Jazz magazine, Pilote, Elle ou J’aime Lire jusqu’à l’acquisition de ses illustrations par le Musée Tomi Ungerer et de ses archives typographiques par la Bibliothèque nationale universitaire de Strasbourg, nous vous présentons ici un vaste et riche parcours. Installé à Strasbourg depuis une trentaine d’années, Jean Alessandrini poursuit ses aventures visuelles et nous fait le plaisir d’être l’artiste de notre numéro de février 2025.

Jean Alessandrini est né à Marseille en 1942, après une enfance auprès de ses grands-parents, il retrouve ses parents à Paris et rejoint une école d’art graphique. En effet, à ce moment-là, le métier en vogue était celui de dessinateur publicitaire et l’école garantissait aux parents une carrière florissante dans cette branche pour leurs enfants. Un métier que Jean Alessandrini n’exercera finalement jamais !

Il débute son parcours professionnel aux côtés de Raymond Gid et ensuite comme maquettiste à Paris Match en remplacement d’un ami parti au service militaire. À son tour ensuite de répondre aux obligations de l’armée, Jean Alessandrini se retrouve alors affecté à l’Imprimerie de la Marine Nationale. Après son service militaire, Jean cherche à travailler dans la publicité, comme sa formation le prévoyait. Il ne trouve pas de place dans les agences qu’il vise et renoue avec le dynamisme qu’il aime tant dans la presse en travaillant pour Salut les copains et Jazz Magazine. Des magazines avec des équipes jeunes qui font confiance à Jean et lui offrent plus d’opportunités. C’est ainsi que les trois carrières de Jean débutent : il se retrouve à faire des illustrations, rédiger des nouvelles et faire du design graphique. Son dossier d’illustrateur s’étoffe, il prend goût au dessin de caractères, dessine pour LUI, écrit ses premières nouvelles.

Cinéma Jean Alessandrini
Collection de l’artiste document remis ©Jean Alessandrini

Dans les années 60, c’est l’époque du pop art, les États-Unis et Londres sont à l’avant-garde. C’est l’Angleterre de James Bond, des Beatles, de Chapeau melon et Bottes de cuir, une atmosphère générale qui remue ! Jean présente alors son travail à ELLE et à son directeur artistique Peter Knapp.
Réponse : « on vous téléphonera ! »

Mais Jean n’avait pas le téléphone ! C’est finalement par télégramme qu’il apprendra qu’il est attendu à ELLE au 100 Rue Réaumur. Peter Knapp lui confie alors une nouvelle à illustrer, directement une double page pour cette première collaboration ! 

« Je tremblais en allant la remettre » nous confie Jean.

Il quitte ensuite LUI pour devenir indépendant, travaille pour divers journaux, crée des caractères, rencontre le milieu graphique parisien. Les projets se multiplient et à la fin des années 60, Jean rejoint l’atelier de composition d’Albert Hollenstein. Jusqu’en 1976, il y dessinera une quinzaine de caractères typographiques.

« J’avais la sensation que dans le domaine de la typographie il y avait de fortes possibilités d’innovation. »

Plus tard il rencontre par le biais d’un ami scénariste au magazine Pilote, René Goscinny. Jean rejoint alors le journal en y écrivant des textes satiriques et des jeux de société. La collaboration devient étroite avec René Goscinny, tant et si bien que les autres professions de Jean s’invitent également dans Pilote puisqu’il remodèlera l’identité graphique du journal.

Jean est ensuite contacté par L’École des Loisirs pour créer un abécédaire. L’idée ne l’emballe pas trop, il propose plutôt d’écrire un texte et de l’illustrer. Bon cœur et Mauvaise tête sort en 1973. Voilà Jean embarqué dans l’univers du livre jeunesse ! Il fait plusieurs livres, travaille avec Bayard Presse, notamment pour Astrapi ou Okapi. Dans les années 70, il propose un texte à J’aime Lire. Intitulé Paul et le chat vert, l’histoire parle de la pollution, c’est le début des considérations écologiques. Il fera une dizaine de textes pour J’aime Lire, des textes d’anticipation et de science-fiction dont il assurera aussi les illustrations.

Toujours dans les années 70, il rencontre le graphiste Massin grâce à qui il réalise plusieurs couvertures de livres pour les éditions Folio. Il réalise aussi plusieurs couvertures pour les éditions Marabout, en plus des visuels, il utilise ses caractères pour les titres des livres. Les choses se chamboulent ensuite, Albert Hollenstein disparait, son atelier ferme quelques années plus tard. C’est aussi la fin programmée de Pilote, René Goscinny meurt en 1977. Après 1978, Jean Alessandrini se demande quoi faire et se retrouve alors face aux boites empilées dans son grenier remplies d’archives typographiques qu’il se décide à classer. Il veut utiliser la classification Vox, la méthode la plus complète à l’époque, qui permet de classer les polices de caractères en onze grandes familles. Très vite, il s’aperçoit que ça n’est pas suffisant pour lui. Jean se lance alors dans la création de sa propre classification. Intitulée Codex 1980, elle fait grand bruit dans le monde typographique à l’époque.

Dracula Jean Alessandrini couverture
Couverture du livre Dracula aux éditions Marabout, 1980. Graphisme de couverture, illustration et typographie (caractère Vampire) de Jean Alessandrini ©Jean Alessandrini

Dans les années 80, c’est aussi la création de la revue Typomondo. Un numéro annuel qui présente ses caractères, ses créations, une sorte de grand cahier de recherches. Quatre numéros à succès sortiront entre 1980 et 1985. C’est aussi l’époque du boum du livre jeunesse. Jean écrit plusieurs textes et reçoit d’ailleurs deux prix littéraires. C’est en 1988 qu’il fait ses premiers pas à Strasbourg pour un salon du livre. Il y rencontre sa future épouse, se marie et s’y installe en 1997. Il poursuit ses différents métiers en faisant de la typographie expérimentale, continue dans le livre jeunesse en travaillant également avec son épouse qui réalise les illustrations.

Revue Typomondo Jean Alessandrini
Typomondo 4 publié en 1984 chez Bussière. Typographie et illustration ©Jean Alessandrini

Dans les années 2000, Jean écrit son premier roman d’aventures pour adultes : L’Île de Pingo-Pingo sorti en 2003. Plusieurs autres suivront.

En 2018, le Musée Tomi Ungerer de Strasbourg acquiert une centaine d’illustrations de Jean Alessandrini. En 2022, la BNU fait l’acquisition de ses archives typographiques et présente jusqu’au 22 mars 2025 l’exposition Jean Alessandrini, Aventures alphabétiques (plus d’infos par ici ) ! Vous y découvrirez en détails le travail typographique de Jean avec un focus sur les années 1960-1985 !

Le parcours de Jean Alessandrini est comme un roman d’aventures : expériences et rebondissements jalonnent les années. Un véritable livre qui raconte l’histoire du design graphique, de l’art, de l’essor du livre jeunesse mais aussi de la presse. Jean est aussi un grand amateur de cinéma et de romans policiers, son travail est toujours très imaginatif. Ses illustrations mettent en scène des personnages et des machines à la fois futuristes et drôles. Il mêle avec brio typographie et dessin avec ses mots-images : des illustrations qui reprennent la forme de ce qu’elles représentent tout en étant composées des lettres du mot qui les désignent. Un joyeux mélange des pratiques !

Mot image Jean Alessandrini
Mot image – Collection de l’artiste ©Jean Alessandrini

Toujours imaginatif et un brin malicieux, l’univers de Jean Alessandrini est empreint d’une fantaisie certaine qui mettra à coup sûr quelques étincelles dans la froideur de ce mois de février.

QUESTIONS DU TAC AU TAC

Votre endroit culturel préféré à Strasbourg ? Les librairies Quai des Brumes et Kléber
Votre quartier favori où se balader ? Le centre-ville, quartier cathédrale
Un événement culturel à ne pas manquer ? La fête des imprimeurs, j’adore y participer !
Un mot que vous aimez bien ? Aventure
Un mot que vous n’aimez pas ? Conformisme
Films à conseiller ? Les lumières de la Ville (1931) et Vertigo (1958)

 

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