© Pelpass Festival / Thomas Kalinarczyk

Alors que le secteur culturel, comme beaucoup d’autres secteurs économiques, est durement touché par cette crise sanitaire sans précédent, nous avons souhaité interroger quelques acteurs locaux sur leur vision face à cette situation inédite. Pour ce second volet, nous avons proposé à des organisateurs de festivals, qui ont été malheureusement annulés ou sont encore dans l’incertitude concernant leur tenue, ainsi que des prestataires techniques pour l’événementiel de nous donner leur point de vue.

Les membres de l’association Pelpass ;  Pierrick Aunillon, directeur du Wolfi Jazz festival ; Nicolas Mougin, président de l’association Nouvelle Ligne organisatrice du NL Contest , Guillaume Azambre, directeur du Longevity Festival ; ainsi que Miléna Zorn-Torres, régisseuse technique chez D8K et Loïc Truntzer, gérant de la société Standby ont accepté de répondre à quelques questions pour Coze Magazine .

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LES FESTIVALS ANNULÉS : 

Coze : Suite aux annonces gouvernementales, le sort de l’édition 2020 de votre festival a été scellé. Aviez-vous anticipé les problématiques de cette crise sanitaire avant ces annonces successives voir avant l’annonce du confinement dans l’organisation de votre événement ?

Association Pelpass : On commençait à suivre l’évolution du virus, forcément on en parlait entre nous mais les choses sont arrivées très vite. On a déjà du rapidement annuler Ind’Hip’Hop avec les premières mesures de restriction, ça nous a alerté pour le Pelpass Festival. On a directement un peu gelé le travail et les dépenses liées au festival dans l’attente de nouvelles. Mais on s’est rapidement dis qu’au-delà des mesures restrictives du confinement, ce n’était pas raisonnable de maintenir un tel évènement dans le contexte actuel et ça représentait également des risques. On a attendu les annonces officielles pour annoncer l’annulation.

Pierrick Aunillon : Dès la mi-mars et l’annulation des premiers festivals du printemps et la fermeture des frontières aux Etats-Unis, nous savions que ça allait être compliqué pour la tenue du Wolfi Jazz cette année. Nous avions beaucoup d’incertitudes et d’inquiétudes quant aux grands rassemblements et également sur la possibilité des artistes confirmés de pouvoir venir sur le festival. Cependant, l’équipe a continué de travailler sur les préparatifs. Nous avions prévu de dévoiler toute la programmation début avril et l’avons laissée en attente des annonces du Président de la République et du Gouvernement. 

Nicolas Mougin : Dès le début de la crise, nous avions pris les devants pour prévoir dans un premier temps un report du festival à une date ultérieure. Nous pensions à l’époque que c’était déjà une bonne anticipation car personne n’imaginait l’ampleur de cette crise. Nous avions déjà évoqué la possibilité de ne pas tenir l’événement cette année, mais nous ne pensions pas que nous y serions contraints.

Woli Jazz festival / Thomas Kalinarczyk


Coze
:
Pourquoi avez-vous privilégié l’annulation plutôt que le report de votre festival ? 

Association Pelpass : On a réfléchi à un report en septembre mais ça nous a paru finalement compliqué. D’une part parce qu’il se passe beaucoup de choses à Strasbourg en septembre, il y aurait eu une surcharge du calendrier sur cette période. D’autre part, notre saison démarre rapidement à partir de septembre entre nos évènements de rentrée et l’organisation de Paye Ton Noël qui se déroule en décembre, c’était donc délicat d’avoir nos deux temps fort à moins de 3 mois d’intervalle. Enfin, il y a encore beaucoup trop d’incertitudes sur l’évolution de la situation et la faisabilité d’organiser un tel festival en septembre prochain. On arrive dans une période où le retour à la normal, dans le secteur culturel de surcroit, va très certainement prendre beaucoup de temps. On ne sait pas quand les évènements vont pouvoir reprendre, ni dans quelles conditions et ce n’est pas envisageable pour nous d’organiser un festival en respectant des normes comme la distanciation, qui seront essentielles pour lutter contre le virus mais incompatibles avec un événement comme le Pelpass Festival. On a donc préféré annuler cette édition. On réfléchit tout de même avec les artistes qui devaient être présent sur l’édition 2020 pour les faire venir sur l’édition 2021.

Pierrick Aunillon : 2020 était une année anniversaire pour le Wolfi Jazz : nous avions prévu de fêter les 10 ans de la réhabilitation du Fort Kleber qui nous accueille et la 10e édition du festival. Nous avons donc regardé les possibilités pour reporter, mais il y avait encore trop d’incertitudes : le festival se joue en extérieur et il n’y a pas de salle à Wolfisheim pour pouvoir envisager le festival à l’automne ou à l’hiver ; du coup nous aurions dû partir sur fin août ou septembre avec encore des incertitudes fortes concernant les rassemblements, la venue d’artistes étrangers et un nombre d’événements et de concerts déjà importants sur Strasbourg. Le risque était trop grand, nous avons décidé de faire une année blanche pour mieux repartir en 2021. Enfin on va essayer.

Nicolas Mougin : Pour la bonne organisation de notre événement, nous sommes dépendants de la météo car les compétitions se déroulent en extérieur et si c’est à peine humide, les compétiteurs ne peuvent plus évoluer. De plus, notre modèle économique repose en grande partie sur la présence du public, donc en cas de report il nous aurait fallu trouver une date réunissant de nombreuses conditions : la probabilité d’avoir une bonne météo, un créneau permettant au public d’être disponible et une date permettant d’éviter d’être en concurrence avec d’autres événements, ce qui passé l’été, est difficile à trouver. De plus, pour assurer la sécurité du public, il aurait fallu limiter le nombre de visiteurs et garantir les mesures de sécurité face à l’épidémie, ce qui représente des contraintes supplémentaires difficiles à gérer.

Coze : Quelles seront les conséquences (économiques, humaines…) de l’annulation de votre festival ?

Association Pelpass : L’annulation va forcément engendrer un déficit. De nombreuses dépenses sont engagées (frais de communication, transports, acomptes et autres) et un soutien de la ville permettrait d’amortir le choc. Le festival nous permet de financer une partie de notre fonctionnement (salaires, locations de locaux…). Notre activité estivale est également impactée, les festival d’été étant également annulés, nous n’y assurerons pas nos prestation, ce qui va créer un réel manque à gagner sur l’année. Le Pelpass Festival est aussi notre événement qui rassemble le plus de bénévoles et de public. On a un gros pincement au cœur de ne pas retrouver toute l’équipe cette année. On a mis du temps à arriver à ce festival et ça donne l’impression d’un retour en arrière. Mais on reviendra l’an prochain encore plus motivés !

Pierrick Aunillon : Le festival fait parti du Réseau Spedidam (avec 14 autres festivals en France) et une équipe de production travaille donc derrière toute lannée. Nous tâchons de maintenir ces emplois, mais également ceux des prestataires avec lesquels nous travaillons et qui avaient déjà commencé à préparer l’édition : attaché de presse, prestataires techniques, directeur technique etc. Il y a également des conséquences lourdes pour les artistes qui devaient venir et toute l’économique du spectacle vivant qui est menacée de manière générale. Enfin tout l’éco-système autour du festival va également souffrir : hébergeurs, restaurateurs, brasseurs, etc. Pour l’association Wolfijazz et le festival, le contrecoup va être dur : le projet se trouve fragilisé financièrement. Moralement le coup est dur également pour les bénévoles et toutes les personnes impliquées dans l’organisation.

Nicolas Mougin : Nous n’aurons pas les recettes liées à l’événement tout en ayant les coûts fixes de fonctionnement de l’association à couvrir. Nous perdons aussi une année sur le développement de l’événement car nous essayons depuis la création d’améliorer chaque année notre manifestation. Nous espérons que les mesures d’aide mises en place par les pouvoirs publics nous aideront à surmonter cette crise et à couvrir au moins une partie de nos charges.


Coze : Vous sentez-vous soutenu par les institutions, les assurances, les banques, les mécènes, mais aussi par le public ?

Association Pelpass : On a reçu beaucoup de messages de soutien de la part du public, de différentes structures et collègues du secteur culturel. Ça fait du bien de se sentir soutenu et de voir que cette édition était attendue. On est accompagnés par différentes structures, comme le SMA ou la fédération Réseau Musiques Actuelles du Grand-Est récemment créé pour essayer de clarifier un peu la situation d’un point de vue juridique et administratif. Pour la question des assurances, on souscrit habituellement à une assurance annulation 3 mois avant le festival. Cette année, à partir de février les assureurs ne la proposait plus. À vrai dire, tout le secteur culturel est dans le flou et on ne sait pas du tout ce qui nous attend. Au-delà de notre structure, sur le festival se sont aussi des artistes, des techniciens, des prestataires qui ne seront pas payés c’est tout le secteur qui est impacté.

Pierrick Aunillon : Nous avons reçu des messages de soutien et d’encouragement très forts de la part du public. Le festival a vraiment un public fidèle et cela fait sa force. Nous sommes en discussion avec toutes les instances qui nous soutiennent financièrement et attendons encore des réponses. Nous espérons pouvoir trouver un juste équilibre pour couvrir les charges engagées et les frais de fonctionnement. Pour les mécènes, la crise économique guette et nous comprenons que la plupart ne puisse pas nous aider cette année. Nous sommes en train de mettre en place un système de dons pour les personnes qui souhaitent nous aider à traverser cette mauvaise passe qui risque d’avoir des conséquences sur plusieurs années.

Nicolas Mougin : Au niveau des pouvoirs publics, de nombreuses annonces ont été faites et nous devrions pouvoir être soutenus, ce qui serait une bonne chose. Mais nous n’avons pas encore de vision précise sur les modalités de ces soutiens. Nous avons déjà demandé à bénéficier du fond de solidarité mis en place par l’État et abondé par les régions, qui permet de bénéficier d’une subvention pour couvrir la période liée au confinement. Mais cette aide ne suffira pas pour nous permettre de couvrir une année blanche. Nous allons proposer à nos partenaires privés de reporter leur soutien sur l’édition 2021, ce qui nous permettra nous l’espérons de proposer un bel événement en 2021. Nous sommes bien sûr très déçus de ne pas pouvoir faire le NL cette année, ça va faire vide pour nous… Mais de façon générale nous avons beaucoup de chance. Nous sommes bien soutenus par nos différents partenaires et par notre public. Et nous espérons revenir en force l’année prochaine !

LES FESTIVALS ENCORE DANS L’INCERTITUDE : 

Coze : Aujourd’hui, quelle est votre position par rapport à la tenue de votre festival ? Avez-vous anticipé la problématique de cette crise sanitaire dans l’organisation de celui-ci ?

Guillaume Azambre : Difficile d’anticiper un scénario comme celui-ci. Pour l’instant, notre position est de rester prudent. Si le contexte nous le permet, nous maintiendrons cette édition avec un état d’esprit un peu spécial et dans des conditions qui restent à définir… On reste cependant déterminés à défendre cette culture du dance floor, de la fête et de la musique électronique ancrée dans notre ADN, ainsi que les valeurs sur lesquelles nous nous sommes construits.

Coze : Le ministère de la Culture a créé le 6 avril une cellule d’accompagnement au cas par cas dédiée aux festivals prévus en 2020, pour faire face à la crise du Covid-19. Disposez-vous de suffisamment d’informations pour prendre la décision du maintien, du report ou de l’annulation de votre événement ? Vous sentez-vous soutenus par celle-ci ?

Guillaume Azambre : La création d’une cellule d’accompagnement est une bonne chose. À l’heure actuelle nous n’avons pas encore eu à faire appel à elle. Cependant, nous entretenons des contacts réguliers avec la Ville de Strasbourg et nos partenaires et nous suivons de près les décisions prises au niveau du gouvernement. Nous nous prononcerons début juin sur le maintient ou non à la fin de l’été, de notre 8e édition.

Bartosch Salmanski


Coze
: Dans le cas de maintien ou de report de votre événement, comment anticipez vous, en terme de programmation, un éventuel maintien ou report de l’évènement ?

Guillaume Azambre : Durant un bon moment, il sera difficile d’imaginer de faire venir des artistes étrangers à Strasbourg… On pourrait s’orienter vers des programmations 100% locales et françaises, ce qui est une bonne chose finalement, c’est l’occasion de se positionner comme une vitrine, voir un tremplin pour nos artistes !

Coze : Et en terme d’organisation ?

Guillaume Azambre : Si nous maintenons, il est probable que nous proposions une édition allégée en 2020. Dans le cadre d’un report, cela nous laisserait du temps pour peaufiner la suite et optimiser la prochaine édition ! L’occasion aussi de sortir des projets du placard, de prendre le temps pour développer nos idées…

Coze : Selon vous, comment réagiront les populations après le confinement ? Auront-elles le « coeur à la fête » ?

Guillaume Azambre : Bonne question… j’imagine que les gens auront à coeur de se retrouver, de trinquer et de se défouler sur une piste de danse. Ça pourrait être mémorable même. La musique et la fête doivent doucement reprendre leurs places, en prenant toutes les précautions qu’il faut.

LES PRESTATAIRES TECHNIQUES 

Coze : Pour commencer, pourriez-vous nous donner votre ressenti à l’égard de la situation actuelle ?

Miléna Zorn-Torres : Depuis début mars 2020 nous consultons nos mails et décrochons notre téléphone avec beaucoup d’hésitation, les annulations ne cessant de pleuvoir chaque jour. Nous sommes tous très inquiets concernant la survie des différentes structures culturelles, organisateurs, prestataires, et ainsi que pour nos intermittents du spectacle dont le maintien du statut est encore très incertain.

Loïc Truntzer : Notre quotidien est rythmé par de nouveaux gestes, un nouveau vocabulaire et un réel manque de contact humain. Cette situation inédite nous force à nous remettre en question, il faut dès maintenant envisager le temps d’après… Quel sera l’impact sur la vie de chacun une fois le confinement levé et une fois la vie culturelle à nouveau autorisée à rassembler.


Coze : Quelles sont les conséquences (économiques, humaines…) de cette crise sur votre activité ?

Miléna Zorn-Torres : Même si certaines structures se battent pour reporter leurs échéances, nous comptons une centaine de concerts et événements, ainsi qu’une dizaine de festivals annulés pour notre société entre mars et août 2020. Depuis le 15 mars, nous n’avons plus de travail. Nos neuf permanents sont au chômage technique à 100%. Heureusement, nos charges et emprunts sont gelés jusqu’à nouvel ordre. Nous laissons également 175 techniciens intermittents du spectacle sur le carreau, soit environs 500 contrats d’embauche et 6500 heures de travail normalement effectués sur cette période…  Et ces chiffres ne concernent que D8K ! Des dizaines de prestataires régionaux sont dans la même situation. À ce jour nous n’avons aucun visuel sur une reprise d’activité « normale », mais nous savons qu’il va falloir s’accrocher pour l’année à venir, beaucoup n’ont pas conscience de la fragilité et de la réalité économique de notre secteur.

Loïc Truntzer : Un arrêt total de notre activité depuis le 13 mars, date à laquelle les rassemblements de plus de 50 personnes ont été interdit. Afin de sauvegarder notre société, j’ai dû mettre nos employés fixe au chômage partiel. Les intermittents du spectacle qui travaillent régulièrement avec nous sont sous la menace de ne pas atteindre le nombre d’heures suffisant à la validation de leur statut. Une situation sociale et économique incertaine. Serons-nous encore là le jour où la vie culturelle pourra reprendre ?

Coze : Vous êtes vous adaptés aux problématiques techniques et financières des festivals ? Si oui, dans quelle mesure ?

Miléna Zorn-Torres : En réalité, en tant que régisseurs technique, nous n’avons tout simplement plus à nous adapter aux festivals puisqu’ils sont quasiment tous annulés pour cet été 2020. Nous avons surtout dû nous adapter pour pouvoir maintenir la société debout auprès de notre banque et des institutions. Si nous étions amenés à travailler sur une régie de festival dans ce contexte, nous ferions en sorte de respecter les consignes sanitaires et serions contraints d’adapter les budgets afin de réduire l’ampleur de nos installations, en fonction du nombre de visiteurs qui serait fortement revu à la baisse. Certains festivals annoncent déjà un report pour 2021. Hâte d’y être !!!

Loïc Truntzer : Evénements annulés, reportés… Au-delà des interdictions, les organisateurs sont dans le flou? Quel est le choix le plus judicieux ? L’idée est de faire perdurer plutôt que couler. Nous avons la chance de travailler avec des clients fidèles, dans un intérêt commun nous saurons être réactifs et disponibles pour la réalisation de leurs évènements. Pour finir, je tiens à remercier celles et ceux, qui, chaque jour trouvent le courage d’aller travailler parfois sans protection, les métiers de service en première ligne, les soignants évidement.

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