Mercredi 26 mars 2014

« C’est normal que ça ne marche pas »

Aujourd’hui je me présente à 12h55 au TJP Grande Scène. Je m’occuperai pendant deux heures de l’accueil de l’exposition éponyme de Zaven Paré, un artiste brésilien spécialisé dans les arts technologiques, « adepte de l’idée selon laquelle les machines pourraient avoir une âme ».

Zaven Paré se forme aux Beaux-Arts de Paris et étudie le dessin scientifique au Musée d’Histoire Naturelle de la même capitale. Son travail artistique s’attache à la robotique. Il crée notamment des marionnettes électroniques pour une version anglaise du « Théâtre de Oreilles » de Valère Novarina en 1999. Il a été boursier de la Société Japonaise de Promotion de la Science en tant que chercheur en robotique pour l’art dramatique. Il a obtenu récemment le Prix Sergio Motta (Sao Paulo, Brésil) pour sa carrière dans le domaine des arts technologiques. Pour en savoir plus, cliquez ici!

La salle est sombre, trouée de lumière, on entend de l’eau qui s’égoutte. Cela vient du cœur de l’œuvre Spleen, un tee-shirt mécanique suspendu au fond de la salle, sans chair, creux, assez pour distinguer les mécanismes du buste. La fille avant moi m’a dit, pour les œuvres, « pas touche », sauf pour celles qui ont une pédale électronique.

Un premier homme rentre, bonjour, je ne connais pas encore les lieux, et ça l’homme ne le sait pas, mon tee-shirt me trahit, je suis bénévole. Alors je feins. Mais pas pour longtemps. Vers le fond de la salle, une main de bois est suspendue à des tiges de fer, à ses pieds sont deux pédales. L’homme me demande s’il peut les presser, je dis oui, il y pose le pied, immédiatement la main tombe. Je suis tétanisée, lui un peu, « peut-être qu’il ne faut pas toucher cette pièce », je revisse la main, comme si de rien n’était. Quelques minutes plus tard, le même monsieur m’informe que l’un des ballons de baudruche qui voltigeaient derrière deux masques suspendus s’est « bloqué » dans l’installation, de nouveau j’improvise, je le replace au-dessus du souffle d’air,  lui, l’homme, m’accompagne. Peut-être a-t-il réalisé que lui et moi, c’est pareil.

Lorsqu’il s’en va, je repars à la découverte des œuvres, je passe derrière des masques, j’y glisse ma tête, derrière les yeux globuleux d’un bonhomme hissé sur un fuseau, sur les miroirs plongés dans certaines pièces pour soutenir des hologrammes, toujours l’eau coule dans le cœur du Spleen. On peut actionner un pied célibataire qui claque son talon contre le sol. Avec mon ombre, je joue avec les fils de jambes de soldat en bois que je n’ai pas le droit de toucher. Un petit robots en cubes de bois lettrés surveille la salle, comme moi.

Personne. Je remets en marche un lecteur DVD qui s’était arrêté, un bourdonnement s’extrait du gosier de l’un des hologrammes. De loin, cela pourrait être n’importe laquelle de ces machines qui gémit. Aucune n’est immobile, elles ont toutes une gesticule, un genou plié, une circulation sanguine, une gueule ouverte. Le bruit aussi, transgresse l’inanimé, des airs qui soufflent, une machine qui tourne, le ballon à remettre, toujours, parce qu’il s’extirpe de son geyser, l’eau qui s’égoutte dans le cœur du Spleen. Je ne suis pas seule. « Les machines pourraient avoir une âme ».

Là vient l’une des responsables des relations publiques du TJP, elle m’explique qu’il ne faut pas donner de consigne à l’entrée, que l’artiste sait que ses machines se cassent, patinent, désobéissent, c’est normal. Cela l’amuse, il veut que le public confronte leurs disfonctionnements, leurs défauts. Le régisseur arrive quelques minutes plus tard, « c’est normal que ça ne marche pas » il me dit, il étudie un projecteur : « ça a grillé, ça a grillé, ce n’est pas grave ». La perspective change, de sacrées, les machines deviennent humaines, démantibulées, les membres de bois prennent chair.

Les prochains visiteurs feront donc ce qu’ils veulent. Et les machines aussi. Pour les trois premiers, le pied solitaire ne fonctionne pas mais la main de bois se tient. Les trois autres, ensuite, ne touchent rien, même pas les boutons. Enfin, une mère et son fils entrent, c’est parfait pour son fils elle dit, il adore ça, la mécanique, lui il joue avec les œuvres, il demande ce que c’est, la main tombe quand il monte sur les deux pédales, la mère est un peu effrayée, moi aussi, mais c’est comme ça, l’enfant demande à quoi ça sert, cette main. Une marionnette de fils électriques attrape leurs yeux, la mère y voit un oiseau. Près de l’entrée, une œuvre, Yerevan cupboard, se compose d’une commode miniature dont les portes claquent, elle vibre et s’agite sur un plateau lorsque l’on actionne un bouton. Elle pourrait s’effondrer, fragile, les visiteurs comprennent vite et apposent leurs mains derrière pour ne pas qu’elle tombe. Tous entrent en intimité avec ces machines imparfaites et charnelles, ils les aident et les recollent, sans gêne, au milieu des membres éparpillés.

L’exposition se tient dans la salle Ray du TJP Grande Scène jusqu’au 30 mars 2014. Informations complémentaires , cliquez ici!

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Texte & photo : Sara Zaïmov

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