© Eros Hoagland

L’immense Michael Mann revient sur nos écrans (sur Prime Video, malheureusement pas de sortie en salles en France) en mars dernier avec Ferrari, son projet-serpent de mer qu’il fantasmait depuis le début des années 90. Et nous aussi.

La vie du Commendatore Enzo Ferrari, fondateur de la célèbre marque automobile italienne, comporte son lot de fantasmes et de mythes, de gloires et de tumultes, de secrets et d’engins mécaniques rutilants. Le mariage idéal quand on connait la filmographie de Michael Mann ; l’écrin parfait pour continuer à dépeindre ces personnages doubles, constamment pris entre deux feux : vie professionnelle et vie privée, fuite en avant et enjeux intimes. Le héros mannien est un obsessionnel, toujours mis en échec lorsqu’il s’agit de préserver les siens de son but funeste. La frontière entre bien et mal est invisible, les personnages évoluent dans les zones grises, charriant l’ambigüité, s’interdisant tout affect ou compassion. La version la plus extrême de cette figure est Vincent, le tueur à gages de Collateral (2004), versant sociopathe assassin du prototype mannien.

Le cinéaste, dans l’autre versant saillant de son cinéma, déploie inlassablement une fascination morbide pour les engins et véhicules de tous types : voitures de luxe, bateaux lancés à pleine vitesse, avions,… Ce fétichisme ambivalent exalte un rapport contrasté, entre fascination et détestation pour ces objets hautement symboliques de nos sociétés capitalistes débridées, hissant au rang de valeur paroxystique la réussite matérielle et sa démonstration. Michael Mann filme ces
vaisseaux avec un soin maniaque, sublimes engins de mort fendant l’espace pour conduire ces antihéros au bout de leur volonté de puissance.

Le nouveau film du cinéaste, 81 ans au compteur, s’inscrit parfaitement dans ce double axiome. Enzo Ferrari (Adam Driver, comme toujours fascinant) est l’épicentre de plusieurs tensions doubles, qu’il tente de balayer sans dévier de sa route, concentrant son énergie à faire de Ferrari la reine des voitures de course. Quitte à reléguer tout le reste loin dans l’ombre, là où naissent les démons.

Plus qu’aucun autre de ses films, Ferrari est traversé par le deuil et la mort. Enzo Ferrari est un homme hanté par la perte de son fils Dino, fruit de son union avec sa femme Laura (un des meilleurs rôles de Penelope Cruz). Il continue d’avance malgré les risques mortels qu’il fait sciemment encourir à tous les pilotes qu’il place au volant de ses bolides. De l’autre côté du spectre, Enzo a un enfant secret, Piero, bien vivant celui-ci, avec une autre femme. Sa relation avec Lina et l’acceptation officielle de ce fils illégitime constituent le contrepoint vivant, ancré dans le présent et l’enjeu crucial qui fera passer, ou non, Enzo au-delà du deuil et de la pulsion de mort qui entoure toute sa vie.

Sur l’autre plan, il n’est mû que par le rêve de faire de ses Ferrari les meilleures voitures de course au monde. Il affirme même au détour d’une scène centrée sur les difficultés financières que traverse son entreprise, que contrairement aux concurrents qui participent à des courses pour vendre des voitures, lui ne vend des voitures que pour pouvoir participer à des courses ; ambition décadente, volonté de puissance, beauté du geste, Ferrari n’est traversé dans sa vie professionnelle que par des affects d’orgueil, des passions gratuites mais insatiables.
Dans sa forme, le film fait sortir Michael Mann de sa zone de confort. Exit les mégalopoles comme Los Angeles qu’il pouvait filmer de façon quasi-impressionniste avec des plans larges, de préférence nocturnes ou à l’aube. Fini les plans iconiques sur l’océan. Mann place ici son film autour de la petite ville italienne de Modène en 1957. On pourrait reprocher au film un certain
académisme, tout en retenue, laissant se dérouler les scènes sans grandes envolées formelles. Ce serait faire injustice aux moments les plus impressionnants du film, jouissance formelle où Mann prend un plaisir communicatif à filmer ces engins mythiques lancés à pleine vitesse, pur plaisir esthétique, sur circuit d’abord puis dans le cadre de la mythique et funeste course de la Mille Miglia de 1957. Les voitures sont montrées sous toutes les coutures, du plan large au gros plan sur la gueule d’une Ferrari 355 lancée dans la campagne d’Emilie-Romagne. Mann utilise même pour la première fois de sa carrière le travelling compensé pour amplifier l’impression de vitesse en ligne droite.

Cette quête de la victoire à tout prix conduit Enzo Ferrari à devoir assumer sans ciller les décisions et les conséquences les plus extrêmes, menaçant à terme de faire vaciller tout ce qu’il avait bâti dans sa première vie : son mariage et son entreprise. « Saturne dévorant ses enfants », vampire métaphysique, Ferrari se retrouvera au bord du précipice, entouré de mort(s), avant de finalement faire le premier choix raisonnable du film, poser la première pierre vers la vie, et vers la résolution de son deuil.
Michael Mann, malgré son âge avancé, ne compte pas arrêter de questionner l’impossibilité de vivre librement ses affects dans nos sociétés entravées, de pouvoir composer entre la sphère privée et publique sans dommages collatéraux ; en 2024, il est toujours un de ceux qui mettent le mieux en images notre fuite en avant illimitiste et productiviste, comme société et comme individus, aveugles aux risques, aveugles aux conséquences. Projet suivant: il réalisera la suite de son mythique Heat, toujours avec Adam Driver. On a hâte.

Aurelio Ajenjo

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