© Sylvere Petit

Par Aurelio Ajenjo

En ce début d’année, on vous propose de court-circuiter les sempiternels tops rétrospectifs sur l’année écoulée, pour revenir plus en détails sur trois excellents films trop passés sous les radars. Trois visions singulières, trois horizons complètement différents, au milieu d’une année 2023 dense en très bons films. Un premier film français, le dernier documentaire d’une grande réalisatrice étasunienne, et un dernier détour par la Roumanie contemporaine.

Chien de la casse de Jean-Baptiste Durand

Mirales (interprété par Raphaël Quenard) et Dog (interprété par Anthony Bajon) sont deux amis de longue date, qui se retrouvent quotidiennement dans les rues de leur village de l’Hérault pour contrer l’ennui, refaire le monde et errer sans but. Le réalisateur Jean-Baptiste Durand, dont c’est le premier long-métrage, filme une amitié commune, conflictuelle mais que le spectateur arrive constamment à ressentir comme profonde et indestructible, malgré tous les non-dits qui la traversent. On pense beaucoup au cinéma de Bruno Dumont, qui fait jaillir une poésie du quotidien bancale et touchante. Tous les personnages sont des perdants magnifiques, des écorchés qui essaient tant bien que mal de maintenir un cap au milieu de rien. Mais à l’inverse du cinéaste du Nord de la France et ses couleurs pâles, Chien de la casse tire du western une ambiance crépusculaire très posée, privilégiant le plan long pour saisir les lumières crépusculaires du Midi.

Le film brille dans ses dialogues et ses scènes les plus prosaïques, où l’on parle de rien et de tout mais toujours avec panache ou sarcasme. Il y a une vérité dans la scansion des personnages, dans les achoppements des accents provinciaux, les façons qu’on tous ces gens de se dire les choses importantes tout en évitant de se les dire. Le réalisateur a eu la très bonne idée de laisser une grande place à l’improvisation durant le tournage, et de là ressurgit cette authenticité.

Et il est évident que Raphaël Quenard est un acteur fascinant et unique, au jeu constamment balloté entre justesse et maladresse. Idée confirmée plus tard dans l’année avec la sorrtie du génial Yannick de Quentin Dupieux. Souhaitons à Quenard de trouver d’autres cinéastes à même de tirer toute la sève et le syncrétisme de son jeu.
Si vous avez loupé Chien de la casse, vous êtes chanceux ! Le film ressort en salles en ce mois de janvier dans le cadre du Festival Télérama, renseignez-vous au plus vite auprès de votre salle favorite.

Toute la beauté et le sang versé de Laura Poitras

La documentariste étasunienne Laura Poitras s’était faite connaître du grand public en 2014 avec le troisième documentaire de sa trilogie post-11 septembre, Citizenfour, qui suivait au plus près le lanceur d’alerte Edward Snowden, au moment où celui-ci faisait les révélations sur l’espionnage mondial organisé par la NSA sur les autres puissances mondiales. Nous voici en 2022, petite sensation à la Mostra de Venise 2022, lorsque le jury présidé par Julianne Moore décerne le Lion d’or au dernier documentaire de la réalisatrice. C’est à sa sortie française en mars 2023 qu’il nous a été donné l’occasion de comprendre ce qui justifiait un tel prix.

Fidèle à ses habitudes, Poitras continue d’exploiter le portrait documentaire pour révéler les failles de l’Amérique contemporaine. Plus d’espionnage ou de géopolitique ici, le film dresse un portrait intime de la célèbre photographe new-yorkaise Nan Goldin, connue notamment pour avoir photographié le New York queer, dont elle faisait partie, à l’époque des opiacés, de la prostitution massive et du SIDA. À partir notamment des archives personnelles de Goldin, on suit la rétrospective des drames successifs de la vie de l’artiste, du suicide de sa sœur à la perte progressive de tous ses amis, pris dans l’addiction aux opiacés ou malades du SIDA. Cette partie intime se joue

en parallèle d’une autre se déroulant au présent, où l’on suit Goldin, usant de sa notoriété pour mener une lutte à la David contre Goliath face à la famille Sackler, richissime famille de l’industrie pharmaceutique étasunienne, mécène des plus grands musées artistiques au monde (dont le Louvre) et responsable en grande partie et en connaissance de cause de la crise des opiacés aux États-Unis et dans le monde. On y apprend notamment que les Sackler à eux seuls, en ayant commercialisé l’OxyContin, seraient responsables de plus de 400 000 morts rien qu’aux États-Unis. Vertigineux.

Le film jongle régulièrement entre le récit rétrospectif et le présent de l’activisme contre les Sackler, mais conserve une unité et un pouvoir de fascination entièrement imputable à la figure de Nan Goldin, passionnante et infatigable artiste, qui, après avoir vécu de si nombreux drames dans sa jeunesse, n’hésite pas à mettre son propre nom en jeu, a presque 70 ans, face aux plus grands musées du monde et à une des familles les plus puissantes des États-Unis.

On espère que beaucoup d’entre vous ont profité du cycle « les années SIDA » du cinéma le Cosmos en fin d’année pour rattraper ce très, très grand film.

N’attendez pas trop de la fin du monde de Radu Jude

Radu Jude est un cinéaste qui, à la manière de son contemporain Ruben Östlund (mais en mieux), cherche à faire ressortir l’absurdité d’une époque, la nôtre, par le rire. Mais le rire jaune, celui qui nous met, situation grotesque après situation grotesque, devant le constat de nos échecs moraux et de nos faillites, tant individuelles que communes. Malgré le pessimisme ambiant, le film se déroule comme un long running gag, toujours hilarant, toujours acerbe, sur nos rapports aux réseaux sociaux, sur la perte de sens au travail et la valeur de ce qui nous fait nous lever chaque matin, sur notre voyeurisme face aux plus démunis.

Roumanie, 2023. Le film suit Angela (exceptionnelle Ilinca Manolache), une assistante de production débordée et accro aux réseaux sociaux, qui parcourt la ville de Bucarest au volant de sa voiture afin de mener à bien le projet d’une publicité dont l’objectif est de redorer l’image écornée d’une multinationale. La capitale roumaine donne rapidement au spectateur l’impression d’une cage tant Angela tourne en rond, prise entre ses obligations professionnelles, sa recherche du buzz masculiniste sur les réseaux sociaux et les musiques abrutissantes qu’elle écoute en boucle. Oui, tout cela en même temps, et bien plus encore. Les séquences s’enchaine, les idées de mise en scène avec.

Le film débouche finalement sur la séquence du tournage de la fameuse publicité, plan- séquence de 45 minutes, sorte de condensé du film hilarant qui voit toutes les situations ubuesques se rencontrer et se téléscoper dans un final inoubliable. On n’en dit pas plus, le plaisir et le rire sont dans la découverte.

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