Fin de la grève de la figure : solo show de  Tudi Deligne. Diplômé en Art en 2009, aux côtés de l’enseignant Manfred Sternjakob, l’artiste franco-suisse investit la galerie de son ancienne école. Tudi Deligne mêle dessin, photographie et danse dans sa pratique artistique.

« Depuis 2008, la nature programmatique de mon travail s’est développée au moyen de processus me permettant de déstructurer les images. Déconstruire des langages graphiques, notamment ceux de la photographie, de la bande dessinée, et plus récemment des grands maîtres de l’histoire de la peinture, et ainsi perturber les capacités cognitives que nous développons pour les lire. Il en résulterait des images glissantes, à la fois concrètes et indéterminées, intègres et innommables, comme orphelines de leur signifié, mais d’autant plus vivante que leur logique n’est plus subordonnée aux intentions d’un artiste.
J’ai d’abord travaillé sur les langages graphiques de la bande dessinée franco-belge (série des Disques) sous l’influence des travaux d’Oyvind Fahlström qui me procurèrent un choc esthétique originel, tant sensoriel qu’intellectuel, lorsque je les découvris par hasard en 2008 et alors que je me destinais encore à la bande dessinée. Ces œuvres furent pour moi la cause d’une bifurcation artistique radicale.
Les œuvres de Fahlström étaient le fruit du contexte de la culture populaire américaine des années 1960-70. Aujourd’hui, la déstructuration du langage visuel, soit la subversion du l’emprise qu’il détient sur le regardeur, n’aurait de pertinence qu’en se penchant sur celui de la photographie. En fait, sur le photo-réalisme. Il tend à la signifiante absolue tant la dimension mécanique de la photographie donne l’illusion de la vérité. Elle est un lieu de pouvoir. Concentré et diffus, tentaculaire et constant. Nous savons tous aujourd’hui «lire» une photographie, sans plus même nous en apercevoir. Le travail se développe sur ces aptitudes supposées du spectateur.
En démontant ces images, il s’agirait de travailler à la naissance d’un sentiment esthétique et d’une véritable altérité visuelle. Les caractéristiques du médium servant de matériau (photographie, gravure, peinture, jpeg compressé à l’excès, etc) constituent une très large palette d’outils visuels. Je cherche alors ce moment de confusion, de glissement, où l’oeil et le cerveau voient s’évanouir ce qu’ils croient reconnaître au même instant. Laissant le sentiment diffus que l’on devrait pouvoir comprendre l’image, alors même qu’entre l’abstrait et le figuratif, celle-ci s’obstine dans l’indécidable. Des images insolubles. Pour développer une manière de « non-voir », et de laisser le visible excéder l’intellect et la stricte reconnaissance de formes. Amener le spectateur à lire et se sentir lire, dans un mouvement simultané et comme le disait déjà Cézanne, « rendre visible l’activité organisatrice du percevoir », mais sans plus lui offrir de solution.
En nourrissant un conflit entre l’image et le spectateur, j’espère le contraindre au dynamisme, à nommer ce qu’il voit de sa propre autorité. Ce en quoi il devient peut-être l’auteur de son regard, rompu à la syntaxe photographique par les productions de la Société du Spectacle. Si la plupart des images du monde contemporain ont pour fonction de dominer et manipuler ceux qui les perçoive, il s’agirait d’organiser la vacance du pouvoir. Or, c’était sans compter sur l’incroyable résilience des images.
Pendant de nombreuses années j’ai cru qu’il était vain de chercher un véritable sujet à ces dessins. Qu’il s’agissait surtout de confronter le spectateur à un travail de sape, des vestiges de langage et des carcasses de signifiants dépourvus de leurs signifié. Pourtant à l’occasion d’une récente série (2021) dont le matériau n’est plus la photographie mais la peinture renaissante, baroque et classique, la franche résurgence de la figure m’apparait comme un renversement de perspective parfaitement inattendu. L’évidence m’est apparu à la faveur d’un modeste morceau de pain. Celui du Souper à Emmaüs de Caravage, et qui précisément permet aux apôtres de reconnaitre le Christ ressuscité en ce pèlerin inconnu, alors même qu’il rond le quignon. Durant cet épisode biblique, c’est grace à ce geste symbolique que les apôtres sont décillés et accèdent pleinement à la perception de qui se trouve véritablement devant eux, comme une condition à la reconnaissance du monde.
Ainsi durant toutes ces années, la figure ne s’était pas désintégrée, au contraire: elle résistait. Sous-terraine et vivace. Elle n’était pas dissoute dans un chaos graphique par mes assauts à l’intelligible, elle persévérait en dépit même de ceux-là. Juste sous mes yeux. Il est paradoxal que l’images s’émancipe finalement comme je le souhaitais, en même temps qu’elle déjoue mon dérisoire programme en exposant sa résilience. Une figure en mutation, mutique et élusive, certes, mais persistante malgré l’impermanence du réel et de ce que l’on en perçoit. Une figure qui se refuse au regard frontal, à être circonscrite, une figure récalcitrante, une figure en grève, mais une figure tout de même. Une forme ambiguë mais incontestable dans l’obsédant brouillard du visible. »

Tudi Deligne


La Chaufferie, galerie de la HEAR
5 rue de la Manufacture des Tabacs — Strasbourg
+33 (0)3 69 06 37 77
Vendredi, samedi & dimanche de 14 h à 18 h
Vernissage le jeudi 12 mai à 18 h 30

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