© Freaks (1932) de Tod Browning

Il est écrit dans l’article 4 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 que « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Et pourtant en 2020, des centaines d’années après le début de la civilisation industrielle, des individus, par-delà le monde, sont encore humiliés et assassinés du simple fait de leur couleur de peau, attirance sexuelle, croyance religieuse, genre, modes de vies… L’Autre.

Cette sélection présente trois figures qui en elles portent avec force cette propension à être différent du plus grand nombre d’un endroit donné. L’affreux, le sans-abris, l’étranger, ici, a une place. Des figures qui lorsqu’elles se déploient au sein d’œuvres permettent de réfléchir ce à quoi elles s’opposent, les systèmes qui les oppressent et les humanités qui les rejettent. L’Autre. Celui qui est différent de soi. Celui que l’on craint ou que l’on ne connaît pas et qui, semblerait-il, de par sa nature humaine, tout comme soi, aspire au bonheur ; est capable de ressentir la douleur et la peine. Il n’apparaît alors qu’un chemin pour espérer, que cessent ces effroyables effusions de violences ; celui de la compréhension et de la compassion. Nous ne le répéterons jamais assez, si les Arts ne changent pas le monde et ses sociétés, ils sont dotés de puissances qui touchent les individus. Et peut-être pourront-ils, comme ils l’ont déjà fait, amener chacun à penser l’Autre différemment, plus proche de soi.

Freaks (1932) de Tod Browning

Plus connu pour son fameux Dracula sorti un an plus tôt, duquel le grand Béla Lugosi est à l’affiche, Tod Browning réalise avec Freaks une œuvre, qui dès sa sortie choque les spectateurs jusqu’à l’indignation. La raison de ce malaise ? Des nains, des lilliputiens, des sœurs siamoises, un homme éléphant et tant d’autres s’animent au sein d’un étrange et macabre cirque. De véritables « monstres » à l’écran. Exhibés par Barnum dans les années 20, ces personnages saltimbanques sont différents, arborent des physiques qui intriguent, effraient et dérangent à la fois. Est-ce une raison pour les discriminer ? Que ceux qui pensent comme tel déguerpissent de là. Le film porte en lui une certaine représentation d’une humanité en souffrance (ils sont pour commencer à la merci d’une femme cruelle), de l’intolérance et de la cruauté humaine à l’égards de ceux qualifiés d’affreux. Mais dans ce chaos, malgré tout, sont soulignées leurs forces, leurs beautés, et leurs capacités, comme tout être humain, à aimer.

Le petit + : Un chouette jeu des références tant le film est cité dans la culture populaire.

Boudu sauvé des eaux (1932) de Jean Renoir

Figure marginale absolue, le clochard a, dès les débuts du cinéma, une place sur nos écrans. De par sa nature, il est une puissante manière de remettre en cause l’ordre établi des sociétés desquelles il est en marge. Ici, Boudu tente de se suicider dans le Seine après la mort de son chien et se trouve sauvé et recueilli par la famille bourgeoise Lestinguois, qui essaie alors de le « civiliser ». Anticonformiste et anarchiste, il finit, après de drôles d’expériences, par retourner là où il est le mieux, dans la nature. Au sein d’une mise en scène moderne pour l’époque, filmée en décors réels et s’éloignant de la théâtralité, Renoir et l’incontournable Michel Simon livrent une satire sociale qui met en exergue la multiplicité des vérités. Il n’est pas « une bonne » manière de vivre, mais une multitude, aucune ne prévalant sur l’autre (supposément). Cependant, ne nous empêchons pas de dire, que bien souvent, il ne s’agit pas d’un choix. Qu’il est à notre sens inacceptable que tant d’individus soit abandonnés dans des conditions de vies misérables, méprisés, en proies à la folie, victimes de viols et violences en tous genres… Pays riches dits développés, quelle hypocrisie…

Le petit + : On ne saurait que trop vous conseiller de vous aventurer du côté des films de « clochards » tant cette figure a à dire. Les Amants du Pont-Neuf de Leos Carax, Sans toit ni loi d’Agnès Varda…

Man to man (2005) de Régis Wargnier

La période coloniale n’est que trop souvent évincée des programmes d’Histoire, à peine évoquée, embellie au mieux, en aucun cas longuement abordée. Cela viendrait-il d’un certain malaise européen à évoquer des épopées pour le moins violentes ? Probablement. Et pourtant, comment comprendre le monde d’aujourd’hui, les forces qui se jouent dans nos sociétés industrielles et sociales, sans en connaître les fondements ? Certaines œuvres, tout de même, tentent de revenir sur ces temps sombres. Man to man est de celles-là. Sans grande inventivité formelle, c’est tout de même avec originalité que le cinéaste aborde cette période, puisqu’il s’intéresse à son « fondement pseudo-scientifique » lorsqu’un anthropologue écossais ramène en Europe deux pygmées, devenus des bêtes de foires. Il tente de prouver qu’ils sont le chaînon manquant entre le singe et l’Homme, et se bat contre ses paires lorsqu’il se rend compte de son erreur. Dans un récit d’aventure qui détourne les codes du genre, Wargnier adopte certes un point de vue européen, mais ce « plus par modestie pour ne pas faire le film de l’autre à sa place, que par présomption ».

Le petit + : De puissantes interprétations des acteurs, dont Kristin Scott Thomas, et un certain Iain Glen, autrement connu sous le nom de Jorah Mormont…

Lauriane Albouy

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