L’accès à l’information est supposé preuve de liberté. On ne le voit que trop bien dans des contextes de pays non démocratiques. S’informer des situations du monde est un pouvoir et un privilège. Mais que se passe-t-il lorsque les sources d’information ne font pas preuve d’intégrité et oeuvrent à la manipulation des populations ? Lorsque l’influence exercée par les forces médiatico-politiques est utilisée à des fins de propagande, de succès financiers et se transforme en outil d’oppression des consciences ?

Cette sélection présente des films qui tentent de réfléchir certains mécanismes et dérives de puissances médiatiques. Qu’il s’agisse des ambitions douteuses d’un individu en quête de gloire personnelle ou d’orchestrations savamment organisées par des grands groupes en quêtes d’audience, il n’est pas maladroit de dire que ces opérations s’inscrivent au gré des règles malsaines de systèmes sociaux corrompus et jouent sur les cordes sensibles des vices de l’humanité. Les images médiatiques prolifèrent dans une course effrénée à l’audimat. Seulement, sans sagesse, c’est un véritable manque d’altérité qui naît, et se crée immanquablement un amoindrissement des réalités. Des événements dramatiques perdent de leur substance, de leur épaisseur temporelle. Des faits deviennent des objets malléables aussitôt oubliés au profit des prochains scandales et catastrophes vendeurs. Mais ne soyons pas fatalistes, il existe, comme l’affirme le théoricien Georges Didi-Huberman, des « lucioles » résistantes aux projecteurs destructeurs de certains médias. L’existence même de cet article est la preuve que ces mécanismes manipulateurs médiatiques ne se réalisent pas sans conscience de la part du consommateur (malgré l’ambivalence de sa position victime-complice). Ces films sont, avec leurs moyens propres, de véritables satires et mises en abimes des pouvoirs médiatiques et de leurs industries-spectacles. Néanmoins, ne manquons pas d’en souligner les ambiguïtés, car s’ils dénoncent failles et travers de machines d’influence idéologique, n’oublions pas, que le cinéma lui aussi, est un média.

Netword : Main basse sur la télévision (1976) de Sidney Lumet

Dès Douze Hommes en colère, premier film du cinéaste réalisé en 1957, Sidney Lumet questionne la complexité et les contradictions de l’Homme social et de mondes faussement démocratiques. Lorsqu’il s’attaque au média télévisuel et à ses gens avec Network, c’est une implacable satire qui se déploie. Les années 70 voient fleurir un nombre assommant de nouveaux divertissements, tous plus abrutissants les uns que les autres, et le journalisme, alors en première position dans les médias, souffre d’un manque d’audience. Howard Beale, présentateur vedette d’une chaîne de télévision, se voit alors licencié pour impopularité, suite à quoi il annonce en direct son prochain suicide et dénonce les méthodes de ses employeurs. Une déclaration qui fait remonter sa cote et plonge la rédaction dans un tourbillon d’ambition irrationnelle en quête malsaine d’audimat, lui proposant d’animer une émission défouloir. Saisi de mégalomanie, Howard ne maitrise plus rien. Fable caustique sur l’emprise de la télévision, Network marque à de nombreux égards. Il est avant tout le premier de son genre, et ce avec une profondeur qui empêche le trop plat d’un « film à message », et un remarquable travail de composition. Une véritable « dystopie immédiate »

Le petit + : Un magistrale trio d’acteurs avec Faye Dunaway, Peter Finch et William Holden

Un Homme dans la foule (1957) d’Elia Kazan

Dans la société américaine d’après-guerre, le marketing est roi et les annonceurs de publicité ses fervents complices qui manipulent tout contenu médiatique pour mieux s’introduire dans les foyers, broyant au passage ceux qu’ils avaient propulsé sur le devant de la scène. Larry ‘Lonesome’ Rhodes ne fait pas exception lorsque ce dernier, alors criminel incarcéré, devient un genre d’influenceur et la vedette d’une émission quotidienne dans une radio locale grâce à son bagout naturel qui enchante rapidement le public. Une aubaine pour tous, médias, publicistes, politiques, qui cherchent à se servir de lui. Mais la créature n’est pas dupe et se révèle au grand jour comme un être violent et dédaigneux. Si le scénario est un peu caricatural (paradoxalement nous, spectateurs, sommes presque considérés comme les publics présentés dans le film, sans doute pas assez vifs d’esprits pour tout comprendre) et que l’on se serait bien passé du trop explicite de la seconde partie, la mise en scène de l’emprise des médias est relativement moderne et le montage des publicités soulève immanquablement de nombreux rictus. Une véritable satire de l’influence et de l’hypocrisie des marchés qui questionne les interconnexions entre les forces de pouvoirs et le monde spectaculaire des médias.

Le petit + : Directeur de la photographie d’Un tramway nommé désir

Citizen Kane (1941) d’Orson Welles

À 25 ans, pour son premier film, Orson Welles livre Citizen Kane. Oeuvre magistrale considérée comme l’un des meilleurs films de l’histoire du cinéma, il jouit aujourd’hui encore d’une influence qui n’a pas de pareil. Sorti en 1941 et fort d’une audacieuse modernité, il est le fruit d’une liberté totale accordée au cinéaste par les studios RKO, fait que l’on sait rare (voire inexistant), contraintes des lois du marché obligent, d’autant plus à Hollywood. « No trespassing » est écrit sur le panneau à l’entrée du manoir de Charles Foster Kane, mais qu’à cela ne tienne, la caméra le franchit, émancipée de tout contrôle. Qui est Kane ? C’est l’interrogation qui occupe le reporter Thompson lors de son enquête sur la vie du défunt milliardaire, grand manitou de la presse. Au sein d’une narration fragmentée et des rencontres de ses proches qui apportent des points de vue différents (c’est le début de la subjectivité au cinéma, non non, ce que l’on voit n’est pas indubitablement vérité – ou devrait on dire, qu’il n’est pas une, mais des vérités), c’est le portrait d’un imposant personnage, mégalomane au possible et solitaire qui se dessine.

Le petit + : Les rumeurs font de Kane un personnage inspiré du magnat de la presse Randolph Hearst. Ce dernier saborde alors la carrière du film jusqu’à l’échec commercial. En effet les exploitants de salles sont effrayés d’être la cible d’hostilités de ses journaux.

12h08 à l’est de Bucarest (2007) de Corneliu Porumbiou

Le régime totalitaire de Ceausescu, sa réélection à la tête du parti communiste, l’affaire de la mise en scène des charniers de Timișoara, l’implication du KGB et de la CIA, le rôle joué par les médias, que d’éléments qui nourrissent aujourd’hui encore de nombreuses interrogations quant aux évènements de la Révolution Roumaine en décembre 1989. Le 22 du même mois, à 12h08, la télévision nationale diffuse la fuite du dictateur et de sa femme. Mais où les habitants du petit village roumain Vaslui étaient-ils à ce moment là ? Sont-ils sortis dans les rues avant, ou après ? Ont-ils réellement participé à la Révolution ? Telle est l’interrogation qui anime le débat télévisé organisé par Virigile avec deux invités qui se donnent le beau rôle, un vieux retraité solitaire et un professeur alcoolique endetté. Mais au cours de l’émission des téléspectateurs appellent et crient aux faux témoignages, et le débat sans queue ni tête filmé piètrement s’enfonce sans retour dans un absurde hors de contrôle qui donne lieu à un grand moment d’humour désabusé. Sans artifice et avec un dispositif minimaliste, le film aborde ses personnages de manière critique mais loin d’être juge, il le fait avec humanité. S’il souligne les manipulations et l’incapacité de la télévision à présenter une vérité historique, il est avant tout affaire des individus, de leurs vérités et de leurs mémoires, à qui le réalisateur redonne une place centrale, une voix.

Le petit + : Caméra d’or du Festival de Cannes 2006.


No Man’s Land
(2001) de Danis Tanovic

Vertigineux est le risque du film de guerre, tant la reconstitution historique a ses défauts. En effet, le cinéma n’est pas, comme les premières théories aimaient à le dire, un miroir du monde, mais bien une représentation, et ne peut donc en aucun cas être fidèle à une quelconque réalité. Il est alors de mise de trouver des brèches, des moyens pour porter à l’écran l’absurdité de situations désastreuses (et leurs traitements médiatiques) qui ont marqué et marquent encore l’équilibre socio-politique de certains pays. Dans No man’s land, au coeur de la guerre de Bosnie en 1993, deux soldats ennemis, l’un Serbe et l’autre Bosniaque, se retrouvent échoués entre les lignes des camps adverses. Présenter une petite histoire pour parler de l’Histoire, tel est le dispositif utilisé par le cinéaste dans cette comédie dramatique noire et originale. Non manichéen et humaniste, le film n’avance aucune morale. Il use avec justesse d’un humour décalé de comique de situations et de dialogues bien ciselés qui laissent entendre la complexité d’une guerre, dont les soldats eux-mêmes ne saisissent pas tout à fait l’origine. Mais d’un simple fait divers, les médias font un vulgaire show médiatique et c’est, entre autres, un dur discours acerbe sur l’appétit pervers des journalistes qui se déploie. Avec un cadre soigné et une belle énergie, le rire qui nait de l’oeuvre devient libérateur.

Le petit + : Musique composé par le réalisateur.

Le Gouffre aux chimères (1951) de Billy Wilder

On trouve dans la filmographie de Billy Wilder, réalisateur majeur du cinéma classique hollywoodien et plus connu pour des oeuvres comme Sunset Boulevard, un certain penchant pour les thèmes du mensonge et de la manipulation. Quoi de mieux alors, que de s’attaquer à la figure du journaliste opportuniste et sans scrupules. Lorsque l’indien Leo Minosa se retrouve coincé au fond d’une galerie effondrée, Charles Tatum, aigri de n’avoir trouvé un emploi qu’au sein d’un petit journal du Nouveau-Mexique, y voit l’occasion d’exploiter le fait divers pour enfin devenir le journaliste célèbre qu’il estime devoir être. Indifférent, il va jusqu’à risquer la vie de l’homme accidenté en persuadant le shérif d’organiser un très lent sauvetage, et met en scène un véritable cirque médiatique dont il s’assure être le maître. Cynique au possible, et malheureusement criant d’universalité et d’intemporalité, le film déplore le voyeurisme, la cupidité et la manipulation de masse des médias qui profitent de la misère et transforment un fait en un véritable spectacle afin de servir leurs propres intérêts. Faire du sensationnalisme à tous prix, quelle philosophie…

Le petit + : Une interprétation magistrale du protagoniste par l’inoubliable et charismatique Kirk
Douglas.

L’Homme de la rue (1941) de Franck Capra

Manipuler les faits à des fins personnelles est une chose, en inventer de toute pièce en est une autre. Sans doute devrions nous, spectateurs et consommateurs d’informations, faire preuve de plus de discernement ou tout du moins prendre plus de recul et utiliser cette belle machine qu’est le cerveau pour réfléchir un peu plus par nous mêmes. Mais ne soyons pas moralisateurs. C’est avec prudence que les lecteurs du Nouveau Bulletin auraient dû aborder l’histoire de John Doe, un homme menaçant dans une lettre de se suicider en dénonçant l’état du monde déplorable et les injustices sociales, peu de temps avant que les Etats-Unis ne s’engagent dans la Seconde Guerre mondiale. Car John Doe n’existe pas. Il n’est que l’invention de la journaliste Ann Mitchell, fraichement licenciée prête à tout pour retrouver son poste. Il trouve corps en John Willoughby, engagé et entrainé pour jouer le rôle. Manipulé de toutes parts, il devient la risée du public une fois la supercherie révélée au grand jour. Juste mise en abime du principe de création, lourde critique de la corruption des médias, L’Homme de la rue est sans doute le film de Capra qui cristallise les enjeux présents dans son cinéma. Souvent accusé d’être un tantinet trop naïf, nous préférons ici souligner les travellings savoureux, une mise en scène quasi burlesque et l’humanisme que certains qualifie d’humanisme « capraesque ».

Le petit + : Vous ai-je dis que John Doe est Gary Cooper ?

Videodrome (1983) de David Cronenberg

Attention, David Cronenberg est complètement barré, et s’aventurer dans sa filmographie nécessite d’être averti, ceci est une mise en garde. Son cinéma, violent, organique, cérébral et grandement influencé par la psychanalyse peut perturber à de nombreux égards. Vous voilà prévenus. Dans Videodrome, oeuvre de science-fiction au scénario complexe, le cinéaste explore à nouveau ses thèmes de prédilection lorsque Max Renn, producteur de télévision à la recherche de programmes racoleurs, tombe sur une vidéo-pirate au contenu douteux. Dénommée Videodrome et causant des hallucinations épouvantables, elle est le produit d’un mystérieux théoricien des médias, Brian O’Blivion. Extrêmement visuel et angoissant, le film met en scène la répercussion des addictions aux images de violence télévisées sur la conscience et le corps humain, et ce littéralement quand des cassettes et autres appareils technologiques se transforment en monstres horrifiques. Avec une maitrise technique certaine et un grand nombre d’effets spéciaux, le cinéaste plonge au coeur (sanguinolent) des aliénations occidentales et brouille une fois de plus les frontières entre réalité et illusion, réel et virtuel.

Le petit + : Nikki Brand, « déesse virtuelle d’une secte sadomasochiste » est interprétée par Deborrah Harry, la chanteuse du groupe Blondie.

Lauriane Albouy

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