© Visages, villages

Ils sont des films qui pour nous spectateurs se veulent des voyages, vrai et faux road-movie. Une sélection qui naît de l’envie de créer un échappatoire mental loin de nos lieux de confinements respectifs, de belles images donc, d’espaces lointains. Mais pas seulement, car si cette sélection met volontairement de côté des films trop sombres afin de ne pas exacerber l’étouffement et l’angoisse ressentis par certains, il serait trop facile de plonger aveuglément dans le déni d’une terrible situation dont la main de l’homme est la principale cause.

Ces films sont chacun, à leurs manières et dans leurs spécificités, des réflexions portées sur le monde, nos sociétés, notre humanité. Ne soyons pas sots ou naïfs, un après tout changeant de l’avant n’est pas vraisemblable. Le rythme effréné du capitalisme et de la sur-consommation reprendra, à n’en pas douter. Mais il est historique de constater que des crises, quelqu’elles soient, amènent leurs lots de changements à long terme. Les arts ne changent pas les sociétés, cependant ils sont dotés de puissances qui touchent les individus. Plus qu’un lieu de représentation, le cinéma est un terrain de création de sens. Il permet de réfléchir le monde, ses mouvements, ses bouleversements historiques, socio-politiques et économiques, et par ses moyens propres il soulève des questionnements existentiels sous-jacents. Art de l’image et du son, il peut donner à voir et à entendre les préoccupations, les rêves et les inquiétudes d’une époque. En cela, il est le témoin de son temps. En somme, quelque soit l’univers d’un film, il crée des rapports au monde.

L’Été de Kikujiro (1999) de Takeshi Kitano

Commençons gaiement avec un bijou de l’épatante filmographique du réalisateur japonais Takeshi Kitano, plus connu pour ses films de genre yakuza. Masao enfant livré à lui même et Kikujiro ancien yakuza raté, tissent des liens authentiques lorsqu’ils entament un voyage initiatique sur les routes nippones à la recherche de la mère du jeune garçon. Film émouvant d’une grand poésie, sa caméra capture les mouvements d’un monde qui palpite dans lequel les deux compagnons, libres, font de multiples rencontres insolites, entre absurde et tendresse. Une véritable Ode à la vie, L’Eté de Kikujiro se démarque dans l’oeuvre du cinéaste qui est davantage affaire de mort. Mais ne vous y méprenez pas, introspections et adresses esthétiques sont de mises, on est chez Kitano tout de même !

Le petit + : thème musical d’une beauté si simple qu’il devient rêverie

Visages, villages (2017) d’Agnès Varda et JR

Agnès Varda réalisatrice pionnière de la Nouvelle Vague s’en est allée. Laissant derrière elle une oeuvre marquante aussi variée qu’inspirante. Cinéaste, photographe, plasticienne, autant de casquettes que d’inventivités. Visages, villages : encensé par la critique, certains en ont été déçus. Cela dit il est un bon film, drôle et émouvant, qui le temps d’une séance donne le sourire. Qu’à cela ne tienne, moi j’aime Varda et d’un amour tendre. Permit grâce à un financement participatif, il est un film de rencontres : celle de la cinéaste et du grapheur JR qui se voit comme un activiste urbain et celles permises par leur quête. Du Nord au Sud de la France les deux vagabonds sillonnent les routes loin des grandes villes et donnent la parole aux oubliés. Une invitation au voyage avec malice, une réflexion sur le temps qui passe, il est de ceux qui nous invitent à observer le monde avec sans doute, un peu plus d’attention et de sagesse.

Le petit + : Varda et Ring my Bell

Mondovino (2004) de Jonathan Nossiter

Mondovino naît d’une simple envie, celle de faire un film sur le monde du vin. Le réalisateur-sommelier entreprend alors un voyage dans de multiples régions entre l’Europe et les Amériques qui durera quatre longues années. Si le point de vue du cinéaste se lit en filigrane (montage et cadrage deviennent sa langue de dénonciation), si les différents acteurs du vin sont rencontrés avec tolérance et sincérité (attention particulière à une perpétuelle remise en question de ses sujets), c’est un sévère discours critique de la mondialisation qui s’étire et réfléchit ses conséquences ravageuses dont pâtit finalement tout le monde agricole. Habile, sa caméra scrute et trouve dans les détails les réalités qui se déploient. Ceci sans pour autant condamner l’avenir de l’art viticole, car la résistance est là, et vient adoucir les sombres constats. Entre collaborateurs et résistants, Mondovino se révèle comme un film militant, quasiment « une comédie humaine balzacienne ». Au sein d’une société dont les pouvoirs sont inégalement répartis, Jonathan Nossiter tente d’amener le spectateur à considérer le monde, et réussit avec brio à nous apprendre à mieux voir.

Le petit + : aimez-vous les chiens ?

Pierrot le Fou (1965) de Jean-Luc Godard

Contestataire, éternel révolté, Jean-Luc Godard l’est, son cinéma tout autant. Qu’on l’admire ou qu’il nous donne de l’urticaire, il n’en est pas moins vrai que l’oeuvre du cinéaste, figure majeure de la Nouvelle Vague, a marqué l’Histoire du cinéma dans toutes ses dimensions. Dans un refus catégorique des normes et conventions cinématographiques, il use de recherches formelles pour une remise en question perpétuelle du médium. Dans Pierrot le Fou, après avoir perdu son emploi à la télévision, Ferdinand descend dans le Sud de la France avec un ancien flirt, Marianne. Un périple rythmé par des trafics d’armes, complots politiques, rencontres en tous genres, autant que des disputes amoureuses et instants de pensées. Avec finesse et non sans humour, c’est un regard avisé et godarien, donc décalé et critique, qui est porté sur l’époque d’une société de consommation et matérialiste. Une véritable satire de la « vanité de la société moderne ». 

Le petit + : le parfait duo Anna Karina et Jean-Paul Belmondo

Le voyage du directeur des ressources humaines (2010) d’Eran Riklis

Habitué des films de situations tragi-comique lors de relations avec une administration (cela se dit courtelinesque apparement), Eran Riklis, réalisateur de La Fiancée syrienne et Les Citronniers, livre une oeuvre, plus intime cette fois, soulignant le besoin d’humanité avec laquelle devrait être traité tout conflit, politique plus particulièrement. Le film s’ouvre sur un drame, celui de la mort par attentant-suicide d’une employée de boulangerie à Jérusalem. L’inhumanité de l’entreprise dénoncée par un journaliste, le DRH se voit sommé par sa patronne, pour redorer le blason de la société, de ramener la dépouille en Roumanie, pays d’origine de la défunte. Débute alors un voyage initiatique au cours duquel le protagoniste, devenu aigri, cynique et indifférent à la souffrance des autres, fait des rencontres incongrues avec des personnages rocambolesques. À l’occasion de cette quasi pénitence, il va redécouvrir ce que signifie le H de DRH, humain.

Le petit + : une candeur (oui oui) qui n’a pas de pareil

Get on the bus (1996) de Spike Lee

1895, naissance du cinéma. 1983, réalisation du premier film de Spike Lee connu pour être le premier réalisateur afro-américain à « carrière durable » et « oeuvre conséquente ». Presque 100 ans d’écart. Rien d’étonnant puisque nous le savons l’industrie cinématographique (et pas que) est majoritairement tenue par des hommes blancs cisgenre, mais ce constat écoeure tout de même à chaque rappel. Son oeuvre est politique, revendicative, provocante, drôle et touchante. Et ce sont tous ces aspects qui se déploient dans Get on the bus, sorte de road-movie. Le film suit un groupe éclectique d’hommes noirs qui traversent les Etats-Unis en bus pour se rendre à Washington et assister à une manifestation pour les droits civiques, la « Million Man March » (oui, point de femmes…). Les détracteurs lui incombent un manque de subtilité, certes. Mais sa richesse trouvée dans l’éventail des personnalités en fait un film où toute opinion est contrebalancée par une autre, tant les passagers proviennent d’horizons divers. Plus que la destination, c’est la trajectoire rythmée des discutions qui est centrale et devient une réelle leçon d’empathie.

Le petit + : petit budget, réalisation en 16mm et vidéo

The Limits of Control (2009) de Jim Jarmusch

Lorsque l’on va au cinéma voir une fiction, il se joue entre le spectateur et le film un certain pacte, celui de croire à ce que l’on va voir, occultant volontairement l’artifice du médium. Devant un film de Jarmusch, le pacte se voit doublé : accepter que l’on ne va pas tout comprendre, immédiatement du moins. Ceci en gardant à l’esprit que l’oeuvre du cinéaste se veut toujours dénonciatrice d’une société individualiste et cruelle, non sans poésie.  Dans The Limits of Control, un tueur à gage est mandaté par un réseau secret pour réaliser une mission qui a des allures de jeu de piste. Ce dernier doit alors être attentif au réel pour déchiffrer les indications données. Le monde, pensé selon un agencement de symbole et où chaque rencontre est un terrain d’apprentissage, y est un lieu où la compréhension dépasse le langage, nous rappelant ainsi que toute perception est subjective et que la réalité est arbitraire. Cette dernière n’est que fiction, et le réel danger est lorsqu’elle s’impose comme objective. À méditer.

Le petit + : BO devenue personnage et photographie très soignée

Seven Invisible Men (2005) de Sharunas Bartas

La société libérale a amené le capitalisme et la technologie à se développer. Les valeurs éthiques ont changé et ces changements ont influencé la culture. La modernité individualiste a crée une société de consommation qui a ses valeurs propres. Et avec les effets de la globalisation, la production cinématographique aux sujets vendants pour le grand public est devenu le courant dominant. Mais restons optimistes, il y a des persistances de propositions artistiques alternatives, d’autres manières de faire le cinéma, de voir le monde et de porter cette image face au monde. Dans une tendance à l’accumulation des images, un cinéma doit faire face à cette surenchère de propositions informelles au risque d’engloutissement. Seven Invisible Men est de ceux là, de ceux qui résistent. Dans une Europe de l’Est post soviétique, un groupe d’individus quitte la civilisation et fuit dans un vaste territoire au sein d’une communauté isolée qui devient un refuge au monde contemporain. À leurs visions, on trouve dans ces lieux et visages une forme d’émotion, et on se questionne, comment considérer ces marginaux ? Qu’est ce qu’un peuple ?

Le petit + : à voir, le Tracks d’Arte sur Bartas

Lauriane Albouy

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