UNE HISTOIRE DE PASSION(NÉ)S. S’IL FALLAIT DÉCRIRE LE PETIT MONDE DU VINYLE EN ALSACE, C’EST AINSI QU’IL FAUDRAIT COMMENCER. PAR DES HISTOIRES INDIVIDUELLES ET PERSONNELLES QUI SE SONT PROGRESSIVEMENT MISES EN ORBITE, EN ROTATION AUTOUR DE CE DISQUE PLAT ET CIRCULAIRE COMPOSÉ D’UN ALLIAGE DE POLYCHLORURE ET DE POLYACÉTATE DE VINYLE… MAIS LA RÉALITÉ EST AUTREMENT PLUS COMPLEXE. COMME SI LA VIE – OU L’EXISTENCE HUMAINE – SE RÉSUMAIT À CE MÉLANGE D’EAU ET DE CARBONE QUI LA CONSTITUE. RÉCIT.

«Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre», raconte le texte de la Genèse. L’origine du vinyle répond quant à lui à une toute autre réalité. Elle survient quelques centaines de milliers d’années plus tard. En 1887, lorsque l’allemand Emile Berliner met au point un support d’enregistrement sur disque plat pour remplacer la technique d’enregistrement sur rouleau de Thomas Edison. Le disque vinyle est inventé et breveté par la maison de disque Columbia en 1946. Suivent des évolutions et innovations sur la matière qui auront pour but de réduire le bruit de fond et la gamme des fréquences.

Plus d’une soixantaine d’années plus tard, tout le monde connaît de manière plus ou moins directe ce qu’on appelle un «vinyle». Un «disque microsillon», «microsillon», «disque vinyle», «LP», «galette», etc. Autant de synonymes qui désignent le même et unique objet. Qu’il croupisse dans une cave, s’étale dans un vide-grenier, se conserve précieusement choyé parmi les nombreux autres d’une collection, ou définitivement abandonné car trop rayé et abîmé… Certains s’échangent pour quelques euros quand d’autres atteignent les sommets de quelques dizaines de milliers. Le destin du vinyle est en effet loin d’être tracé. Plusieurs fois, des augures avaient prévu son déclin, voire sa disparition.

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L’actualité démontre une fois de plus le contraire. Le vinyle n’aura jamais cessé d’exister, d’être pressé, édité, écouté, échangé… Pour tous ses nombreux utilisateurs, c’est un objet qui traverse les âges et les générations. Une saga qui n’est pas prête de s’arrêter.

Et pour cause. Depuis quelques années, les compteurs s’affolent et le bruit grandit. Le vinyle ferait son grand retour. Si les chiffres confirment en effet ce regain d’intérêt, le volume des ventes de vinyle ne représentent encore qu’une (toute) petite part du marché total. L’effet semblerait pourtant s’inscrire dans la durée. Ce que ne manquent pas d’observer les disquaires alsaciens indépendants de neuf, comme d’occasion. A “l’Occase de l’Oncle Tom” à Strasbourg, ils ont vu une clientèle bien plus jeune que celle habituelle commencer à digger (comprendre fouiner) dans les bacs à vinyle. Des lycéens et des étudiants à la recherche de grands classiques et d’incontournables du rock des années 70’. Led Zep’, Pink Floyd, Stones… Les héros de papa n’ont pas pris une ride. Ses disques, peut-être quelques rayures. Même son de cloche à “33 and Co” qui observe ce phénomène de jouvence autour du vinyle. S’il a choisi de diversifier son offre il y a quelques années en proposant du «para» musical – vêtements, chaussures et autres goodies – et de viser ainsi une plus large clientèle, il préfère encore rester prudent sur la pérennité de ce phénomène.

Un point se vérifie cependant . Les passionnés, eux, ne s’en sont jamais vraiment détournés. Ils balayent ce «retour du vinyle» du revers de la main. «Il» a toujours été là. Car s’il est aisé de trouver quelqu’un possédant quelques dizaines voire quelques centaines de vinyles,

celal’estmoinsquandlacollectioncommenceàdépasser le millier d’unités. Ils sont poignée en Alsace et forment «un petit monde». Une petite communauté informelle constituée de DJs, organisateurs d’événements, patrons de bars ou de petits labels, collectionneurs, revendeurs, disquaires, et ont fait de leur passion pour la musique et de leur amour pour la galette à microsillon un moteur de leur carrière professionnelle.

Une passion qui remonte souvent à l’adolescence. L’époque des premiers émois amoureux. Et des premières déceptions. Une rupture qu’ils n’auront jamais connue avec la musique. C’est le cas d’Alex Athlas, «event manager» à Strasbourg. De son passé de DJ, il a gardé «l’oreille», «un sens de la musique». Pour lui, pas de sacralisation particulière autour de l’objet, «le support, ce n’est pas le plus important». Il utilise également le format numérique avec le «mp3». Cela lui permet d’éviter les erreurs d’appréciation et de ne pas faire «d’achats périssables». Il ne voit d’ailleurs dans le vinyle qu’une question de consommation plus globale qu’il laisse à l’appréciation de chacun. De là à considérer le vinyle comme un simple support parmi d’autres et brader sa collection pour passer au tout numérique… Le pas est encore loin d’être franchi.

«LE VINYLE N’AURA JAMAIS CESSÉ D’EXISTER»

C’est un fait. Les habitudes de consommations diffèrent selon les utilisateurs. De même que les raisons qui poussent à l’achat d’un vinyle plutôt qu’un autre. De choisir entre musique dématérialisée ou support physique. Winston Smith, DJ et instigateur du collectif Funk the Power, fait partie de ce petit village d’irréductibles «Vinyl Only». Il tisse avec le disque microsillon des rapports ténus, presque sensibles. Cet ancien prof d’anglais est rentré dans le giron du vinyle assez tardivement, à 26 ans. Pendant plusieurs années, il hésite entre les platines et le tableau noir. Ce n’est qu’il y a trois ans qu’il s’est pleinement lancé dans l’aventure musicale. Le résultat est simple : «le 6 du mois je n’ai plus d’argent», lance-t-il avec humour. Aucun regret à déplorer. Pour cet amateur de funk, de soul, de jazz bluesy, mais aussi de reggae et de rock steady, l’objet vinyle a une véritable importance, entre autre, parce qu’il représente «quelque chose dont il faut prendre soin». Comme il fait partie de ce qu’il appelle la «génération CD», le passage au vinyle a marqué une véritable rupture symbolique dans son rapport à la musique. Une sorte de «rite» anthropologique qui marque le passage à un mode de consommation adulte, responsable et inscrit dans la durée, symbolisé par le vinyle – contrairement au CD, jetable, car dépourvu de «réelle» valeur.

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Les mythes ont la peau dure. Tout comme les symboliques et les affects qui sont associés aux objets. Le vinyle bénéficie d’un rayonnement tout particulier. Sans se situer dans la catégorie des produits de luxe, le vinyle reste une passion qui coûte cher. A raison d’une bonne vingtaine d’euros pour un LP (Long Play) neuf et d’une dizaine pour un EP (Extended Play – quatre titres en moyenne) l’achat régulier de disques n’est pas donné à toutes les bourses. Et lorsqu’il s’agit de pièces rares ou de collection, les prix… Les passionnés ne comptent pas. L’effet de mode qui touche actuellement le vinyle ne pousse d’autant pas à une baisse des prix. C’est même plutôt l’inverse qui se produit. D’ailleurs, pour Winston Smith, le constat est sans appel : «les tarifs sont prohibitifs». Combinés à «une offre pas terrible» sur Strasbourg et ses environs, les choix se tournent rapidement vers l’achat en ligne. Juno, Discogs, HHV… Autant de plateformes de vente en ligne qui leur permettent de subvenir à leurs besoins. Les exigences de DJ sont souvent plus pointues que les sélections disponibles chez les généralistes. Et comme il n’existe plus de boutiques spécialisées proposant régulièrement les nouveaux arrivages musicaux sur Strasbourg, la résistance s’organise.

L’heure n’est plus à la floraison de disquaires dans la capitale alsacienne. Leur raréfaction progressive en une vingtaine d’années jusqu’à leur quasi totale disparition pousse les amateurs à se débrouiller avec les moyens du bord. Patron du Mudd Club, DJ et – accessoirement – collectionneur de vinyles, Gphil joue sur cette partition. Il organise depuis trois ans une bourse aux disques au Mudd tous les deux mois et demi avec une formule simplissime : «ramène ton bac». Histoire de plonger ses mains dans le vinyle, fureter, échanger les nouveautés, doublons, peu importe les raisons. C’est aussi le moyen de créer et maintenir le lien qui existe entre ces passionnés de disques et de musique. Il concède que «la culture se perd un peu. Peu de jeunes mixent encore sur vinyle : beaucoup sont passés au Serato (du nom de la marque qui permet de mixer de la musique numérique selon le procédé time-code) ou à Traktor (logiciel professionnel pour DJ).»

Le numérique est devenu une réalité. D’une part l’offre est bien plus importante que pour celle éditée sur vinyle, et, d’autre part, devenue bien plus accessible. Mais «ce n’est pas le même rapport à la musique», énonce Jeff Lieb, DJ strasbourgeois. Cet invétéré du disque microsillon concède avoir recours de plus en plus souvent à l’offre numérique, «c’est plus facile». Alors que le vinyle confère au DJ un label d’authenticité, un côté «vrai DJ», «old school»…

Des récits de vies… S’il fallait dresser l’état du vinyle en Alsace en 2014, c’est certainement ainsi qu’il faudrait conclure. Par ces anecdotes particulières, ces états passés et présents, et ces pans entiers d’histoires particulières imprimés sur le microsillon de ces disques. Prochains rendez-vous en date pour les aficionados des disques microsillons : une soirée consacrée au vinyle le 29 mars à l’Atlantico et des bourses au disque le 8 mars au Mudd Club à Strasbourg et le samedi 22 au Grillen à Colmar. Ramène ta fraise… et ton bac !

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Texte : Antoine De Brun
Photo : Bartosch Salmanski

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