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YOU CAN’T BEAT TIME

« YOU CAN’T BEAT TIME » Du 2 mai au 12 octobre
L’EXPOSITION DE FELIX SCHRAMM AU FRAC ALSACE
Vernissage samedi 17 mai à 18h en présence de l’artiste
Dans la poursuite d’une tradition allemande de la sculpture construite, le nom de Felix Schramm est associé à d’impressionnantes réalisations in situ, qui frappent par leur audace et par la puissance qu’elles dégagent. Comme un clin d’œil à la Chute des Géants peinte par Giulio Romano au Palazzo Te à Mantoue vers 1530, elles défient et déstabilisent l’espace de manière théâtrale et saisissante. D’énormes fragments de constructions semblent avoir été violemment précipités là, arrachant et défonçant l’architecture du lieu sur leur passage avant de terminer leur chute en un équilibre hasardeux. Un enchevêtrement désordonné et intensément coloré de pans de murs renversés donne une sensation immédiate de chaos. Mais le désordre se révèle progressivement moins aléatoire et quelque chose se dessine d’une mise en scène de catastrophe composée avec soin.

En 1975, sur le site du futur Centre Georges Pompidou à Paris, le sculpteur américain Gordon Matta-Clark réalisa une œuvre emblématique intitulée Conical intersect. Il s’agissait d’un percement de forme cônique qui traversait littéralement deux immeubles adjacents du XVIIème siècle voués à la destruction, ménageant dans le vide ainsi opéré une vue sur la structure interne des immeubles. Cette pièce, en creux par rapport à l’espace et conçue comme un anti-monument, inaugurait de nouvelles approches dans le champ de la sculpture, en termes de geste et de rapport spatial. Malgré son immatérialité mais parce qu’elle mettait en œuvre une notion de déconstruction, elle apparaît comme une importante référence historique du travail de Felix Schramm. La déconstruction est un concept philosophique développé par Jacques Derrida
à partir de 1955, qui stipule que la signification d’un texte donné (essai, roman, article de journal) est le résultat de la différence entre les mots employés plutôt que de la référence aux choses qu’ils représentent. Il s’agit d’une différence active, qui travaille en creux le sens de chacun des mots qu’elle oppose. En d’autres termes, les différentes significations d’un texte peuvent être découvertes en décomposant la structure du langage dans lequel il est rédigé¹. Bien plus qu’une
assimilation trop rapide et réductrice à une esthétique de la ruine, en art, la déconstruction engage une analyse structurelle du langage plastique.

Les œuvres de Felix Schramm s’élaborent à partir du vocabulaire de l’architecture mais sans que celle-ci, paradoxalement, en constitue la fin. Le modèle architectural lui permet d’affirmer la primauté de la fabrication en même temps que de dépasser l’attente d’une forme ou d’un volume intelligible immédiatement et dans sa globalité. Dans cette esthétique architecturale, Felix Schramm travaille avec des matériaux industriels et par accumulation. Il obéit en cela à une tradition moderne de sculpture par assemblage, qui depuis déjà plus d’un siècle caractérise un monde contemporain où domine l’impossibilité d’une unité formelle. Il procède par ajouts de fragments, agencés les uns avec les autres en même temps qu’en relation avec l’espace investi, de manière à ce que la totalité de cet espace apparaisse traitée dans une continuité.

Ses assemblages obéissent à une dynamique de croisements et de combinaisons d’orientations, que Felix Schramm nomme des « intersections spatiales » ou des « intersections corporelles », et qui déstabilise l’espace. D’ailleurs, chacune de ses pièces semble être elle-même un espace croisé et traversé.

 

La sculpture de Felix Schramm ébranle et recomposel’espace de telle manière que nul ne peut déterminer immédiatement la profondeur qu’elle occupe. Les pratiques simultanées de collage et de maquette, menées en parallèle par l’artiste, font comprendre l’origine de cette sensation. Le collage correspond chez Felix Schramm à une phase d’expérimentation, dans laquelle il assemble des fragments d’images découpées et déchirées, sans forme identifiable, et qui peuvent parfois même provenir de photos de ses propres sculptures. Juxtaposés sans souci des rapports d’échelle ni d’une logique formelle mais dans une recherche d’effets de résonnance et de contraste, ils produisent une sorte de mosaïque abstraite dans laquelle chaque détail participe d’une composition abstraite all over d’une singulière tension. Dans l’espace tridimensionnel, la maquette et la sculpture se construisent de la même manière, par assemblage de fragments qui n’ont de réaliste que leur nature architecturale. Les percements comme les juxtapositions construisent la sensation de profondeur en même temps qu’ils la neutralisent, brouillent le regard et jettent le doute entre ce qui relève du relief et du creux, de la surface ou de l’intérieur. Dans sa monumentalité, la sculpture joue sur un dévoilement progressif de son volume et sur une indistinction subtile entre les dimensions, du plan au spatial et vice-versa.
On ne trouve plus dans les digressions architecturales de Felix Schramm ni mémoire de l’habiter ni recherche de fonctionnalité, mais plutôt le souci d’une expérience sensible de l’équilibre et de la tension formelle. Mettant de manière improbable la réalité en déroute, les œuvres de Felix Schramm créent des situations, à la fois artificielles et réelles, théâtrales et émotionnelles. Elles résistent à l’entendement immédiat et, au-delà des premiers effets de puissance qu’elles produisent, leur force réside dans la complexité de l’expérience visuelle et spatiale à laquelle elles ouvrent. Sans perspective dominante mais avec une pluralité de points de vue tissés les uns avec les autres, elles invitent le visiteur à expérimenter comment cohabiter avec elles dans l’espace. Il découvre alors une surprenante variété de couleurs, de jeux de surface et de profondeur, de sensations d’échelle, d’ouvertures et de percées. Son regard s’engouffre, glisse, rebondit, s’enfonce… Au fil de la conjugaison des points de vue, il engage un jeu incessant de zoom entre proche et lointain et de questionnement sur la nature de la perception. Contrairement aux apparences, Felix Schramm n’est pas l’auteur d’installations brutalistes et à sensation, ni d’une œuvre en forme de commentaire sur la ruine et le désordre du monde. Comme Conical intersect, son travail relève profondément d’une réflexion sur
la sculpture, envisagée comme extension formelle d’un principe de (dé)construction. Il transcende l’interrogation formelle du monument, dans son organisation centrale de l’espace comme dans sa fonction de commémoration, autant que l’analyse d’une sculpture au sens élargi du terme, que l’indétermination de la forme rattacherait à l’idée d’environnement ou de paysage. Sur le modèle des « anarchitecture » de Gordon Matta-Clark, le concept de déconstruction se traduit chez Felix Schramm en une dynamique critique grâce à laquelle sa sculpture déplace les catégories.

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