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Interview du mois : Roger Siffer

Théâtre/restaurant de la Choucrouterie

Après tant d’années passées sur les planches, sa soif de faire reste intarissable : entre projets audacieux, satire et défense de l’Alsacien aux quatre coins du globe, le parcours et l’aura de Roger Siffer forcent le respect. A mi chemin entre une ode à la vie criée à la face du monde et un engagement poétique et philosophie de tous les instants, se niche un chansonnier engagé et un cabaretière à l’humour grinçant mais jouissif. 1001 facettes et une palette de réponses aussi savoureuse que celle qui compose la choucroute. Car le bougre a été formé à bonne école. Grand format.

Roger, peux-tu revenir sur ton parcours et ta carrière dans les grandes lignes? Il en a coulé du vin sous les ponts, depuis ce jour de 1968 où tu chantais pour la première fois en alsacien en public. Làngsàm làngsàm, notre magazine n’est pas bien grand.

En fait tout a commencé par du Rock dans les années 63 – 64 (Little Richard, Cochran, etc), la chanson française a suivi en 66 et 67 au lycée Kléber ainsi que le Blues. Les grivoiseries ont commencé effectivement après un abus de vin blanc. 7 CD, de multiples productions, des calendriers d’insultes, 8 ans de télé, 10 ans de radio, des tournées dans le monde. En 1984, j’ouvre le théâtre de la Chouc’ en 1984.

L’Alsace est une terre de grands satiristes. Elle a notamment porté un immense cabaretiste, Germain Muller, qui dans le même temps était premier adjoint du cabinet de Pfimlin et passait indifféremment des réunions politiques à la scène de son cabaret le  » Barabli”. D’ailleurs c’est lui qui te remarque et t’engage pour la fête de la Choucroute au début de ta carrière non?

Suite à un papier de Jean Lozi dans les DNA, une télé de Charles Falk et de Gérard Brillanti, Germain m’a embauché pour la fête de la choucroute à Colmar. Seul avec ma guitare devant 5 000 personnes, ça ne s’oublie pas. Après ça, deux ans de Barabli où j’ai observé Germain chaque soir pour savoir comment il faisait pour faire rire juste en écarquillant les yeux.

Tu interprétais aussi des titres de chansonniers engagés en français et en alsacien, comme Léo Ferré et son Graine d’Ananar,  notamment à tes débuts? Et le protestsong, autrement dit de la chanson engagée a semble-t-il depuis longtemps pris le pas sur le folklore?

Ca sentait bon mai 68 dont un des slogans était : « il faut libérer la parole » et j’ai toujours eu un côté anarcho-éthylique. Le proteste existe depuis qu’existe le song. Sur un de mes premiers disques, j’interprète une « Bauernklage » (complainte de paysans) de 1525 qui proteste contre la cherté de la vie et qui était chantée lors du Buntschue (la guerre des paysans) et qui a fini par le massacre de près de 20 000 paysans près de Scherwiller (à l’entrée du Val de Villé…)

A quoi ressemblait la vie culturelle de Strasbourg et de la région à ce moment- là ?

Y’avait beaucoup moins de lieux, la Laiterie n’existait pas encore, pratiquement pas de café- théâtre, mais le Maillon se dessinait déjà grâce à Germain, Maillon qui, sous la houlette de Bernard Jenny a soutenu la « chose régionale » pendant près de 10 ans. Entre autres on a créé avec Martin Graff le cinéma théâtre « Dieu est alsacienne », « le Kougelopf d’Or » etc. Le TNS sous Jean-Pierre Vincent m’a aussi ouvert ses portes. Il y avait tellement de monde qu’ils ont dû rajouter une soirée et surtout doubler le personnel d’accueil parce que la plupart de mes « clients » n’avaient jamais mis les pieds dans cet endroit.

L’Alsacien est ton cheval de bataille, une langue extrêmement savoureuse. Mais il y a avant tout un plaisir à la pratiquer quasi jubilatoire, même pour les néophytes comme moi. Alors Elsasisch isch bombisch?

Pour moi l’alsacien est un plus, un luxe qui s’ajoute à d’autres langues, un autre plaisir. C’est tout le contraire d’un enfermement. Exemple de ce plaisir : le smoking, en français la queue de pie, en allemand le Schwalbenschwantz (queue d’hirondelle), en alsacien « Lech mi am Arch Frack » (veste qui me lèche le cul).

La Choucrouterie a ouvert le 2 février 1984, elle ne serait pas la même sans Roger Siffer, et réciproquement. Parlez-nous de ce lieu qui défend bec et ongles un hymne à la vie alsacien : bien manger – bien boire – bien rire mais aussi bien réfléchir ?

Le bien manger bien boire bien rire est sans doute fondamental à la Chouc’, mais n’empêche ni la poésie, ni la réflexion, ni la philosophie. Si on a monté des spectacles drolatiques comme « Schock » avec Huguette Dreikaus et Roland Kieffer ou « E string fir zwei » mis en scène par Sébastien Bizzotto, on a aussi traduit Bernard Marie Koltès en alsacien avec Luc Schillinger, mis en scène par Pascale Spengler ou « Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel » mis en scène par Serge Martzolff, « New-York » avec Cathy Bernecker mis en scène par Christian Hahn sans oublier que « Nous sommes tous des Juifs alsaciens » qui a aussi été créé chez nous. Stivell, Servat, Glen Moore sont également passés sur nos scènes.
Tu dis “L’Alsacien, comme la culture alsacienne, c’est plutôt une théorie. “ ?

Je ne sais pas très bien ce que c’est que d’être Alsacien. Est-ce lié à la géographie, à la langue ou est-ce simplement aimer ce pays ? On a demandé un jour à Germain Muller ce qu’était un Alsacien, il a répondu « E Elsässer », (un Alsacien). Quand on lui a demandé ce qu’était un bon Alsacien, il a répondu « e Franzos » (un Français). Et quand on lui a demandé ce qu’était un très bon Alsacien, il a répondu « fascht e halber Schwob (presque la moitié d’un Allemand).

Ironie du sort, quand mon père est arrivé en France il y a une quarantaine d’années, ce fût au Val de Villé, au sein de cette vallée que tu chéris tant. J’ai ma petite idée mais pourquoi y es-tu si attaché?

Le fait de dire que Mik Jaegger vient du Val de Villé me permet de faire de cette vallée une utopie et évite toute possibilité de récupération chauvine. En fait mon Val de Villé est pure fiction.

Paraît-il, tu as commencé à chanter en alsacien complètement accidentellement?

On se retrouvait en hordes en scandant une comptine de Jacques Prévert « La quéquette à Jésus-Christ n’est pas plus grosse qu’une allumette. Il s’en sert pour faire pipi. Vive la quéquette à Jésus-Christ. Comme j’avais bu un peu trop de vin blanc, j’ai embrayé avec la comptine : « Bouchour Madame Mayer » tout aussi surréaliste et destinée  à apprendre aux enfants à dessiner un petit bonhomme. Je l’ai insérée dans la série de comptines de mon premier disque et de mes premiers spectacles au Barabli.
Raconte-nous un peu ces premières années (Fin 60) où tu écumais les bars et restaurants strasbourgeois de table en table avec tes comparses, en chansons en peintures en improvisations et rétributions en coups au bar et au chapeau.

On n’écumait pas avec Armel et Michèle, on chantait des vieilles chansons pour récolter des sous. Nos parents respectifs n’étaient pas très aisés et ça nous aidait à payer nos études. On évitait même les coups au bar pour pouvoir faire une manche de plus.

Le père d’un ami de longue date qui a fait la sonorisation lors de tes premières tournées dans la vallée m’avait confié un jour qu’avant d’être l’enfant chéri de la vallée, tu en étais plutôt l’enfant terrible, mal vu? Une anecdote?

Pour la fête de l’école je chantais du Bruant quand j’ai chanté à propos des bourgeois.  «  Ils font de la musique de salauds en soufflant dans leur pantalons, où qu’ils  envoient des trémolos, ah les salauds ». Quand j’ai chanté ça, le directeur, Monsieur Rombourg, m’a pris au collet et m’a jeté hors de scène.

Parle-nous aussi du bistrot Anne Marie, où les jeunes se rendaient pour faire la fête et de ce fameux soir ou le curé est venu récupérer sa sono en plein concert…

Pour un des premiers concerts rock des Rubans Rouges qu’avaient créé François Brumbt, le curé de St Maurice a parlé de musique de sauvages et arraché la prise. Dans le bistrot de Anne Marie se retrouvaient tous les villages de la vallée, ça chantait en allemand et en français. « Lustig ist das Zigeuner Leben » et « J’irai revoir ma Normandie ».

On connaît ton amitié avec Cookie Dingler, une autre figure de notre région? Musicien, comédien, qui partage le goût du bon whisky et du rock, qu’est ce qui vous a rapproché?

Tout ça justement.

Des émissions, des livres, la Fête de l’Huma, des spectacles à Paris et dans les grands théâtres de notre ville, tournées d’été en Afrique et en Asie du Sud Est, tu as quand même bâti une carrière internationale grâce au dialecte alsacien, une vraie satisfaction non?

La satisfaction ultime est d’être payé par le Ministère des Affaires Etrangères pour chanter dans les Instituts culturels français et faire connaître la culture française avec des chansons allemandes. Y’a qu’un Alsacien capable de réussir un coup pareil.

Tu as toujours des projets sur le feu, alors à quand la prochaine sauterie?

Plutôt des grosses sauteries : monter la visite de la vieille dame de Dürenmatt en théâtre ambulant, inscrire le cabaret rhénan au patrimoine de l’Unesco et monter avec la ville de Strasbourg la première école de cabaret rhénan.

Le mélange des genres et des générations te botte bien, tu as notamment collaboré avec les Weepers Circus et d’autres groupes de la région, le genre de binôme qu’on n’imagine pas ensemble à première vue ?

J’ai toujours aimé les mélanges…. parce que les mélanges ça saoule.

L’OLCA organise justement un concours “Musik, wie du witt” qui consiste à remettre au goût du jour des chansons du répertoire alsacien. Comment rendre attractif l’alsacien, pour toi qui est aussi un fervent défenseur des langues et cultures régionales?

L’Olca fait un boulot formidable. Pour lutter contre la coca colonisation, la saveur de l’alsacien est la meilleure des armes, donc il suffit de le parler.

Je sais que tu n’aimes pas les lauriers, mais comment es-tu devenu ce symbole de l’Alsace ou  plutôt un de ses détonateurs?

Je suis le symbole de rien du tout. Ganesh, le Dieu de la chance Indien, m’a donné 1 % de talent et les 99 % autres, c’est du boulot. Il faut les deux.

L’Alsace pour toi c’est jamais sans?

L’Alsace, c’est la première marche de l’Europe et l’Europe, c’est l’escalier qui mène au monde. Je suis citoyen du monde avec un passeport alsacien. Comme aucun des deux n’existe, ça tombe bien.

Ton ou tes proverbes alsaciens préférés?

Jedem Narr sini Kapp un mir mine Hüet (à chaque fou sa casquette et à moi mon chapeau).

Ca résume pour moi le droit à la différence.

Si tu étais l’une de tes chansons?

Die Gedanken sind frei (la liberté de penser), chanson tract (Flugblatt) de 1780.

Décembre oblige, ton plus beau souvenir de Noel?

La gueule de Joan Pau Verdier, chanteur occitan, réfugié chez moi pour cause de télévision (TFI à Kaysersberg) lorsqu’il nous a entendus, toute la famille, chanter « Oh Tannenbaum » après « Mon beau sapin » et « Stille Nacht » avant « Douce Nuit ». Il a cru être sur Mars. C’est pas pour rien qu’on est le plus proche des pays lointains.

Tant qu’on y est, tu as prévu quoi pour ces fêtes de fin d’année?

Back to the trees (Vallée de Villé)

La culture à Strasbourg en quelques mots?

Statistiquement, je crois que c’est une des villes les plus riches et les plus investies dans le domaine culturel, dans tous les genres et tous les goûts, en tous cas, y’en a plus qu’à Puttelange aux lacs.

Le mot de la fin?

FIN.

 

Auteur : Mourad Mabrouki

Photo : Thomas Danesi

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