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« De nos jours », notes sur le cirque du monde

La troupe « Ivan Mosjoukine » a ébloui le théâtre de Hautepierre avec « De nos jours », spectacle étonnant et renversant. Les quatre jeunes acrobates du collectif nous entraînent dans un univers décalé, une métaphore originale et vivante du monde qui nous entoure.

Ivan Mosjoukine, c’est quatre personnes à la fois : Maroussia Diaz Verbèke, spécialiste des pirouettes en équilibre sur une corde, Tsirihaka Harrivel, l’homme qui tombe raide comme un piquet, Vimala Pons, qui manie le portage sur la tête avec adresse et drôlerie, et Erwan Ha Kyoon Larcher, maître du mât chinois.
Le nom du collectif, Ivan Mosjoukine, en référence à l’acteur russe de cinéma muet des années 20, n’est pas un hasard. Le concept du collectif fait écho à « l’effet Koulechov », une expérience menée par le théoricien russe Lev Koulechov en 1922. Dans un montage de plans, ce dernier a juxtaposé une image neutre de l’acteur Mosjoukine avec un cadavre dans son cercueil, une femme sur un canapé et une assiette de soupe. Les images choc accolées au visage de l’acteur créent une vision différente: Affamé ? Désespéré ? Amoureux ?
Et si le montage et les associations d’idées pouvaient (parfois) dire plus en injectant du sens là où il peut en manquer ?

Note sur le spectacle

Le spectateur entre in medias res dans l’action : le jeu a commencé, ou bien ne fait-il que continuer ? Toujours est-il que, muni d’un programme de « notes on the circus », il est invité à prendre place dans les gradins. Pas de chapiteau, pas de coulisses. Le spectateur est plongé au cœur de la représentation sur fond de voix off qui répète inlassablement: « Si vous ne demandez pas le programme, au moins lisez-le.. »
Les 78 notes du programme défilent sur un petit écran lumineux, en référence à ceux que l’on trouve dans les files d’attente de Pôle emploi. La voix off installe le spectateur et l’accompagne dans sa découverte : elle détruit d’abord le cadre réel puis le décor par un habile jeu de double négations, qui déconcerte et surprend.

Pirouettes sur l’ironie

A commencer par les « notes on the circus », autant de réflexions sur l’art, le cirque et sur le monde en tant que cirque. Ivan Mosjoukine questionne l’écriture et la parole – bannie du cirque en 1812, apprend-on. Il fouille avec ardeur dans les grands vides du langage, matérialise ses pensées éparpillées avec des gestes, répétitifs. Les artistes sont fougueux et plein d’espoir dans un monde qui ne tourne pas rond, qui tourne carrément à l’envers parfois. Ils n’hésitent pas à faire de même, tête au sol, pour contempler les choses d’un autre point de vue: peut-être pour remettre les choses à l’endroit ?
Que cherchons-nous ? Toutes ces choses qu’on ne peut pas nommer précisément, qu’en fait-on ? Doit-on douter de la parole ? Ou se permettre des logorrhées ?
Electrons libres qui virevoltent avec une incroyable dextérité de la scène au plafond, ils se trouvent avant le discours, avant même d’avoir trouvé les mots et de savoir qu’en penser. Et puisqu’il faudrait avoir une opinion sur tout, ils ont choisi d’écrire des notes, sorte de pense-bête où l’idée brute est inscrite dans sa forme la plus courte. Notes sur la solitude et la vitesse, notes sur la rupture et le dérapage, etc.
Des mots, formules et expressions qui n’ont plus de raison d’être dans un monde saturé par la parole, la publicité et les discours démagogiques des politiques. La parole qui n’aboutit pas, avortée dans son élan par un bref « gling » qui rappelle celui d’une vieille machine à écrire.

Le cirque parle et raconte une histoire avec Ivan Mosjoukine. Et le spectacle, lui, ne finit jamais. Une dizaine de notes accompagneront le spectateur jusqu’à la sortie et même au-delà. A chacun de continuer son cirque.

Note sur l’annonce: http://www.maillon.eu/

Photos: Ivan Mosjoukine
Texte: Camille Feireisen

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