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Patrick Bastardoz

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Inglorious Bastard(O)z

C’est presque une relation épistolaire qu’il entretient avec sa peinture, avec des correspondances à coeur ouvert. Prendre le temps d’écrire, faire les 100 pas en attendant l’arrivée du courrier, s’empresser d’ouvrir la lettre, puis la refermer, hésitant. Laisser du temps au sens pour qu’il s’installe, magnifier la patience, ces heures de travail méticuleux pour se faire une place dans le règne de l’immédiateté. Rencontre avec Patrick Bastardoz dont le fusain vous ferait presque oublier le fuseau horaire.

Le principal intéressé l’avoue d’emblée : “ Je ne suis pas très doué pour écrire sur mon travail.” Tant mieux, serait-on tenté de dire, tant il devient intarissable une fois dans son “antre”.  Son atelier se niche au coeur de la zone industrielle de la plaine des bouchers, au dernier étage de l’ancienne usine Colodor. Il y fleure l’art, le travail et des souvenirs qui laissent une trace aussi inodore qu’indélébile. Plutôt sobre, avec un kit de survie doté d’un micro-ondes, quelques dvds, beaucoup de cds, mais surtout ses outils et des toiles semées aux quatre coins de l’atelier. Et puis ce bleu de travail qui interpelle : des tâches de couleur forment un joyeux mesclat de couleurs vives, ce genre de mélange à rendre jaloux un échéancier de couleurs. Le tableau est dressé : “Je dois dire que si je peins des images, c’est que ces images doivent sortir et que je ne sais pas le faire avec d’autres moyens. Peindre serait même pour moi un besoin très simple: celui de produire un objet, une image aussi belle que possible à mes yeux. Fabriquer cette image avec mes outils, étaler de la pâte colorée, donner de beaux effets et de beaux accords chromatiques, amener profondeur et lumière grâce aux glacis successifs.”

Patrick Bastardoz aime jouer avec les thèmes et les formats. Si ses thèmes de prédilection varient – le Môle Seegmuller, les friches, les paysages avoisinants, ou récemment la série autour de la Tour de Babel -, le chantier de manière générale est particulièrement représentatif de son travail : “ Je conçois le chantier comme une métaphore de la peinture. Créer une nouvelle peinture c’est se lancer dans un nouveau chantier, dans mon atelier s’accumulent des toiles en cours de construction, elles constituent à leur tour le chantier de ma propre démarche artistique. Avec les chantiers je trace un lien entre la construction d’un bâtiment et la conception d’une peinture. Le chantier n’est pas un lieu figé mais en constante mutation, mes toiles évoluent dans ce sens et se développent, lentement. “

Deux grues, 50x72 cm.

Ces paysages, ils les déclinent à volonté, jusqu’à en avoir absorbé tout le nectar. Une même photo peut être déclinée une quinzaine de fois, jusqu’à 80 pour les petits formats. Une démarche atypique pour saisir au plus près les différentes atmosphères, l’évolution du jour, les reflets, la brume, les cieux, en bref 1001 nuances qu’il veut figer dans la rétine et dans la chair de la toile.

Car c’est d’abord son goût pour la technique qui est frappant, dans la construction de ses toiles notamment, par couches successives. “ Je souhaite que mes peintures révèlent ce processus de construction, par couches transparentes dont la superposition viendra bâtir l’espace de la toile “. Un livre de 1988 trône d’ailleurs sur un coin de son bureau, la partie immergée de l’iceberg : “Les techniques de la peinture à l’huile”, écorné à force d’avoir été feuilleté, comme nombre d’autres livres de l’atelier. Patrick Bastardoz observe, s’inspire et expérimente à foison, son atelier en guise de laboratoire.

Un travail de bénédictin et un investissement intellectuel de longue haleine : “ Quand je peins je pense à la peinture que j’aime, aux peintres qui me font vibrer et pour lesquels j’ai une admiration sans borne. En ce moment c’est plutôt le Tintoret qui occupe mon esprit, sa puissance, sa force de travail et sa virtuosité. Rembrandt, Corot, De Hooch, Ruysdael, Watteau entre autres sont des peintres que j’aime aller revoir au Louvre ou dans mes livres. Je regarde leur peinture et ça me donne envie. Envie de faire pareil ? Peut-être, pourquoi pas ? “

Wagon, 170x115 cm.

Car s’il garde l’oeil ouvert sur la création contemporaine, ses influences se retrouvent surtout “dans la peinture classique avec une attirance particulière pour la peinture du nord de l’Europe, “la peinture de paysage en France au XIXème siècle, Rousseau (Théodore) par exemple, ou Daubigny. En fait j’aime la grande peinture et la peinture comme métier. Je prends soin de ma technique, je ne fais pas mes toiles n’importe comment.”

Il se dégage aussi un profond respect pour le public qui prend le temps de suivre et d’apprécier son travail :“ Un artiste ne peut pas se permettre de négliger les gens. J’aime discuter de mes toiles avec les gens qui les regardent. Certains suivent mon travail depuis plus de dix ans et les rencontrer  lorsque c’est possible compte énormément à mes yeux « .

Ces mêmes toiles, dont il aime suivre le périple lorsqu’elles ne s’exilent pas sur d’autres continents : “ Elles ne sont pas faites pour rester à l’atelier, j’aime les voir partir mais je tiens à aller voir le plus souvent possible où elles vont passer le reste de leur existence, je livre donc souvent les toiles moi-même, je les accroche chez les gens, ça aussi c’est un vrai plaisir. ”

100 fois sur le métier, remets ton ouvrage. Un point récurrent détecté au fil des numéros et des artistes que réalisent notre couverture. En tout cas l’adage lui colle à la peau et au pinceau : “Peindre est mon métier, ce n’est pas une passion, je pense que c’est la seule chose que je sache à peu près bien faire tout en restant lucide : le meilleur reste à venir, je veux prendre plus de risques et développer mon travail petit à petit.”

Du coeur et du travail en guise de moteur, le tout saupoudré d’une lucidité à souligner : “ Devenir peintre est un long cheminement qui n’aboutit pas toujours. Les doutes sont permanents, il faut gérer des phases compliquées où je me sens coincé, pas à la hauteur. La seule solution: le travail, le travail. Et encore, le temps me manque pour faire tout ce que je souhaiterais faire. “

Infos :

www.patrick-bastardoz.com

www.bertrandgillig.fr

Babel sur fond blanc 3, 130x80 cm.

La couv’ vue par l’artiste :

 » Je peux donner à mes tours de Babel la forme que je veux, leur échelle hors norme permet toutes les folies architecturales, elles sont complexes et mille détails permettent au regard de s’y promener. Les tours grouillent de vie et d’activité mais sont trop grandes pour qu’on puisse y distinguer des personnages. Les grues apportent cette présence humaine, l’homme tout petit face à sa propre vanité. »

Exergues :

Créer une nouvelle peinture c’est se lancer dans un nouveau chantier. Dans mon atelier s’accumulent des toiles en cours de construction, elles constituent à leur tour le chantier de ma propre démarche artistique.

Le chantier n’est pas un lieu figé mais en constante mutation, mes toiles évoluent dans ce sens et se développent, lentement. “

“Le meilleur reste à venir, je veux prendre plus de risques et développer mon travail petit à petit”.

“Devenir peintre est un long cheminement qui n’aboutit pas toujours. Les doutes sont permanents

La seule solution : le travail, le travail.”

“ Peindre est mon métier, ce n’est pas une passion, je pense que c’est la seule chose que je sache à peu près bien faire tout en restant lucide”

“ je tiens à aller voir le plus souvent possible où elles vont passer le reste de leur existence, je livre donc souvent les toiles moi même, je les accroche chez les gens, ça aussi c’est un plaisir.”

Texte : Charlotte Baechler

Photo : Thomas Danesi

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