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Christophe Meyer

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Artiste volant non identifié

Lorsque Christophe Meyer pointe le bout de son nez dans les locaux de la rédaction, il a encore de la suie sur les mains, et des résidus jusque sous les yeux de l’atelier gravure qu’il vient de diriger. La matière et l’art collés au corps, pour un personnage haut en couleurs. D’ailleurs vous l’avez peut-être croisé au cours de vos récentes déambulations : lors du dernier festival de l’Ososphère où des animaux disproportionnés jouaient les montreurs d’ombre dans une imposante façade illuminée, ou encore dans le visuel du programme de l’Illiade. Du haut de ses 55 ans, le parcours de Christophe Meyer force le respect. La fragilité du ressenti, son amour de la matière et ses coups de gueule sur toile en disent long sur la pertinence de ses recherches artistiques. Echange fin et crayon gras pour un entretien à fleur de peau… ou à fleur de pointe.

Ce mois-ci on vous conseille de commencer la lecture à l’envers, par le petit carré noir pirate qui clôt l’entretien, “La couv’ vue par l’artiste”. En fin gastronome, mais en curieux averti j’ose espérer que vous commencerez (ou non) par le dessert. Une façon de détourner les codes de lecture, de lire entre les lignes pour un délicieux amuse-bouche en guise de remue-méninges. Car lorsqu’on parle de création à Christophe Meyer, la réponse fuse, limpide : “Je voudrais que cela ne s’arrête jamais. Je mets au point des formes qui me permettent de travailler indéfiniment, sous formes d’encyclopédies. J’en ai une en cours depuis plusieurs années, une sorte d’encyclopédie qui enregistre sous forme d’inventaire avant la liquidation, liquidation de tout, des dettes, des banques, de la fin de la crise, de l’industrie post-industrielle, des dinosaures, des promesses, de l’espace public, de l’élargissement de la demande en sollicitations pornographiques sado-maso, du gaz de schiste, de l’effet de serre, de l’oil-peak, de la peste porcine. Régulièrement, je peins un Grand Loup pour manger tout cela, un loup à l’estomac d’autruche, animal réputé pour digérer tout et n’importe quoi.” C’est ce qu’on appelle une bonne entrée..en matière.

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Matière mon amour

Pour Christophe Meyer, la matière est une source intarissable de création.. et de plaisir. Façonner, détourner, écouter les particularités de chaque matériau et chacune de ses ramifications (origine, utilité, valeur, symbolique, etc), son atelier est un laboratoire de savant fou avec une longue-vue sur le monde. “Je fais des peintures, souvent sous forme de tableaux, c’est à dire des toiles tendues sur châssis, que je fais moi-même, suivant des gabarits bien précis qui correspondent à mon ergonomie, et parfois des peintures sur des objets trouvés, type sac de café en toile de jute, ou certaines palettes en bois, qui servent au transport de marchandises.” Le natif de Colmar, qui a grandi à Sainte Marie aux Mines, “ville d’avant-garde dans l’effondrement” comme il le précise lui-même, est à l’écoute de toutes les matières. “Je travaille aussi beaucoup sur le papier, tous les papiers, avec un faible pour certains papiers bruts, industriels, des sacs en kraft par exemple, que j’achète neutres en paquets neufs chez des grossistes ou des sacs en papier imprimés, ou des papiers produits artisanalement en fibre de mûrier, ou de kozo. “

L’amour de faire de ses mains donc, et des yeux de velours pour le papier. Un lien somme toute logique, un peu comme si le papier était la matière idoine pour s’imprégner de ses tribulations créatives “ Pour la gravure, j’utilise suivant les projets et les plaques des papiers bruts et artisanaux ou des papiers de qualité produits pour la gravure en creux, des papiers pur chiffon, ou certains papiers japonais. J’aime beaucoup le papier, je trouve que c’est un support toujours très émouvant, je collectionne les feuilles, et les carnets de croquis ou de dessin. Parfois, je maroufle ces papiers sur des toiles, libres ou sur châssis.”

100 fois sur le métier remets ton ouvrage, un leitmotiv évocateur pour l’artiste, inlassable dessinateur. “Je dessine presque tous les jours, parfois beaucoup. Mes (avant) derniers dessins sont fait sur de longues bandes de papier, environ 10 mètres de long, pliés en accordéon, qui se regardent en tournant ou dépliant des pages, en les reportant les unes sur ou sous les autres, avec différentes formes qui s’engendrent et se développent les unes à partir des autres à travers l’espace de ces pages. Cela fait des sortes de cahiers, en gros de formats qui vont de A5 à A2.”

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Curiosité et expérimentation

Des oeuvres inspirées autant de son expérience personnelle que de l’actualité brûlante où il puise des cahiers entiers, notamment la récente intervention militaire française au Mali. “Les derniers dessins sont tous faits sur des sac en kraft brun, avec des crânes, (j’ai reçu un crâne à Noel), c’est une série «Mort à Emporter», je l’ai commencée par hasard le jour où j’ai appris l’opération «Serval».” Et puis toujours ces feuilles volantes qui se déploient aux quatre coins de l’antre de l’artiste. Et qui stimulent une créativité qui ne se fixe pas plus de point de départ que d’arrivée. “ Mes dessins de ces derniers jours ou d’aujourd’hui sont sur format A4, en feuilles volantes et en carnet, et sont nés de croquis et recherches préparatoires à des gravures. C’est une nouvelle série, de type «alsacien» comme la gravure de la couverture, je peux dire que je sais quand ça a commencé, mais je ne sais pas où cela va me mener ni quand cette série va s’arrêter. “

Une curiosité sans limites qui aiguise toujours davantage son regard et la perception de son environnement. Une propension stupéfiante à apprendre de tout, et de l’eau à son moulin pour élargir son champ d’expression. “Je fais aussi beaucoup de dessins sur tablettes tactiles, je dois en avoir trois ou quatre placées dans des endroits stratégiques pour en avoir toujours une chargée. Chaque pratique influe sur l’une ou l’autre. “

Vous l’aurez compris la gravure tient une place prépondérante dans ses oeuvres, un pan de son travail qui l’incite à innover continuellement sur la forme pour la mettre au service du fond. Impliqué jusque dans les choix de ses matériaux et des différents types de supports de gravure, Christophe Meyer défend aussi un aspect éco responsable assumé, une conscience écologique solidifiée par de nombreux voyages. “Je fais des gravures sur bois, aussi bien des bois prévus pour la gravure que des contreplaqués industriels en bois européens (peuplier, pin) pour des raisons de respect de l’environnement faciles à comprendre, ayant vu de près les trafics de bois de toutes essences dans les pays tropicaux, et des gravures sur des supports de récupération, palettes, planches de skates HS, vieilles tables, etc.”

L’expérimentation le guide à la recherche de nouvelles formes d’expressions et de techniques, un tâtonnement constructif : “Depuis quelques années j’essaie de développer une nouvelle forme d’expression en utilisant des techniques de gravure hybrides, à la fois en creux et en relief sur différents supports (bois, métal, matériaux plastiques) en utilisant les possibilités offertes par de nouvelles encres émulsionnées. C’est un travail un peu expérimental, que j’essaie de stabiliser et de reproduire. L’image de la couverture est une gravure produite de cette façon.”

Ces mêmes expérimentations qu’il continue d’évoquer lorsqu’il rencontre le public : “J’aime bien rencontrer les gens, lors des expositions ou de portes-ouvertes à l’atelier. Il m’est arrivé de faire des performances, à base de peinture ou non, des lectures ou projections d’images, parfois assez engagées physiquement. J’aime beaucoup les projections d’images, je travaille parfois avec un créateur sonore, Maïs, qui fait des sons, et nous essayons d’y caler des images, des photos de dessins, des photos, des dessins réalisés sur tablette tactile. Mais ce public, il prend aussi un malin plaisir à le désorienter : “Je fais aussi des démonstrations de gravure, j’ai remarqué que le doute s’installe dans le public quand je montre une feuille de papier imprimée en disant : «C’est une gravure sur bois», et que j’entends en réponse, la question, parfois agacée : «Mais où est le bois?» “

Et l’artiste de conclure en beauté : “Né en hiver, je suis de signe Capricorne. Il y a deux sortes de capricornes, ceux qui sautillent sur leurs sabots, et ceux qui creusent. Je creuse. Je crois que je devrais adjoindre à mon travail des démo de gravure sur déchet, pour apprendre à ronger et tailler dans ce qui reste de ce monde, faire de nos déchets et surplus la matrice pour imprimer sur un ticheurte en ultime drapeau, ou manifeste, un smiley qui dirait : nous étions là.”

Infos :

blogs :

Journal de l’Atelier Volant : www.christophemeyer.net

Le Dessin du Jour : www.meyerchristophe.com

Twitter : twitter.com/christophemeyer

Facebook : www.facebook.com/christophe.meyer et Instagram.

La couv’ vue par l’artiste

Comme les maladies et les empoisonnements liés à l’alimentation (trafics sur la qualité, phénomènes d’addiction) il existe des phénomènes d’empoisonnement et d’intoxication liés à la consommation d’images. Le rapport de l’Alsace à la représentation et à l’imaginaire est complexe, mais, rapidement, je prétends que la cigogne et l’imagerie qui s’y rapporte est une pratique addictive hautement toxique pour l’imaginaire et le rapport à la réalité. La cigogne dessinée par Hansi pour Les Potasses d’Alsace est exemplaire d’une manipulation publicitaire, mensongère et perverse. Vantant une industrie située dans le Haut-Rhin, il y a la cathédrale de Strasbourg en fond, et non pas le chevalet d’une mine. Polluante et loin d’être «stork-friendly», la mine est effacée. Il s’agit là d’une vraie désinformation, une image lavant vert d’avant l’invention du concept de «green-washing». Respectant certains codes de cette icône, en la salant légèrement, en faisant tapiner cette cigogne qui fume, son pesant gros cul l’empêchant de voler, je la fais correspondre aux réalités de notre époque plus justement que l’originale à la sienne. L’image est réalisée en gravure presque traditionnelle imprimée en bleu sur très chic papier Rives d’Arches, technique mixte de pointe sèche et gravure en creux sur PVC laminé.

Exergues :

Comme les maladies et les empoisonnements liés à l’alimentation – trafics sur la qualité, phénomènes d’addiction – je combats les phénomènes d’empoisonnement et d’intoxication liés à la consommation d’images.

Le rapport de l’Alsace à la représentation est complexe. Mais je maintiens que la cigogne et l’imagerie qui s’y rapporte est une pratique addictive hautement toxique pour l’imaginaire et le rapport à la réalité.

Je voudrais que la création ne s’arrête jamais. Je mets au point des formes qui me permettent de travailler indéfiniment, sous formes d’encyclopédies.

J’aime beaucoup le papier, je trouve que c’est un support toujours très émouvant, je collectionne les feuilles, et les carnets de croquis ou de dessin.

C’est une nouvelle série, de type «alsacien» comme la gravure de la couverture, je peux dire que je sais quand ça a commencé, mais je ne sais pas où cela va me mener ni quand cette série va s’arrêter

J’essaie de développer une nouvelle forme d’expression en utilisant des techniques de gravure hybrides, à la fois en creux et en relief sur différents supports avec de nouvelles encres émulsionnées. C’est un travail un peu expérimental, l’image de la couverture est une gravure produite de cette façon.

Texte : Charlotte Baechler

Photo : Thomas Danesi

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